lundi 9 juin 2014

Onze moments mythiques de la Coupe du Monde - 7 : Le doublé de Lilian Thuram contre la Croatie

Cet article est le cinquième d'une série de onze textes consacrés au moments les plus mythiques de l'histoire récente de la Coupe du Monde de football. Les autres sont consultables sur cette page.

Malcolm X se demandant où il a bien pu mettre ses lunettes.


« Vous avez peur ? De quoi ? Vous avez peur de qui ? Peur ? Vous allez perdre, les gars. Je vous le dis : vous allez perdre. Vous n’avez pas de souci à vous faire ». Immortalisée par la caméra de Stéphane Meunier dans le documentaire culte Les Yeux dans les Bleus, qui retrace, de l’intérieur, l’épopée victorieuse de l‘équipe de France au Mondial 98, la tirade, aussi mythique que celle de l'instructeur dans Full Metal Jacket, est d’Aimé Jacquet, sélectionneur de l'équipe de France durant cet été inoubliable. 



On est le 8 juillet 1998, nous sommes dans le vestiaire français, au Stade de France, pendant la mi-temps de la demi-finale opposant les Bleus à la Croatie, et le score est de zéro partout. La France s’est qualifiée en éliminant l’Italie au tour précedent, aux tirs aux buts, elle fait figure de favori, mais déjoue depuis le début de la rencontre : ses joueurs semblent tétanisés par l’enjeu. En face, la Croatie, l’équipe surprise de la compétition, qui a éliminé la Roumanie en huitièmes de finale, et surtout l'Allemagne, en quarts, humiliée trois buts à rien. Sur les épaules des Français, la pression est terrible : personne n’imagine sérieusement les Bleus, qui évoluent à domicile, perdre contre les Croates. Contre l’Italie, en quarts, c’était possible, cela n’aurait pas été honteux. Contre l’Allemagne, si celle-ci s’était qualifiée, pareil. Mais contre la Croatie… Impensable.

C’est pourtant ce qui est en train de se produire. Les Croates, emmenés par Davor Suker, du Real Madrid, ou Zvonimir Boban, du Milan AC, sont en train d’endormir l’équipe de France, et ça, Aimé Jacquet s’en rend bien compte, depuis son banc de touche. Même : il s’en rend compte, et il n’aime pas du tout ça. Alors il recadre ses troupes, profite de la mi-temps pour pousser une gueulante, pour parler aux tripes de ses hommes, à leurs couilles, pour en appeler à toutes ces valeurs guerrières, tradis et machos qui font l'ordinaire d’un vestiaire de footballeurs.

Les Bleux pris dans l'étau croate.

Dès le retour des vestiaires, pourtant, il semble qu’il a échoué à convaincre ses joueurs. A peine les Français ont-ils le temps de se replonger dans leur match, que la Croatie surprend l’arrière-garde française, et que Suker trompe Barthez. Suker aurait dû être hors-jeu. Il ne l’était pas, la faute à un placement hasardeux de Lilian Thuram, l’arrière droit des Bleus, qui a beau tenter de revenir, mais arrive trop tard. Ça fait un à zéro pour la Croatie. La suite appartient à la légende.

Le réalisateur n’a même pas fini de repasser les ralentis du but croate que Thuram combine avec Djorkaeff et se retrouve seul face à Ladic, le portier croate, qu’il trompe d’un plat du pied, à bout portant. Un un. Vingt minutes plus tard, Thuram, sur son côté droit, reçoit l’appui de Zidane, qui lui remet dans la course. Le Français semble en retard, mais réussit à reprendre le ballon à son vis-à-vis. Sans hésiter, il frappe, du gauche, et trouve le petit filet opposé. Deux un, score final. En trente-six matches avec l’équipe de France, Lilian Thuram n’avait jamais marqué. A la fin de sa carrière, il totalisera cent quarante-deux sélections avec les Bleus. Mais aucun autre but. Plus jamais.

On comprend mieux sa stupeur, immortalisée par cette main posée devant la bouche, dans une posture tant songeuse qu’interrogatrice, de celui dont le sélectionneur, Aimé Jacquet, avait déclaré le matin même qu’il avait les pieds carrés. Pour parfaire la légende, le joueur affirme ne se souvenir de rien, et avoir joué toute la deuxième mi-temps dans un état second, semi-conscient.


La légende en marche.
Lors de son discours à la mi-temps, Aimé Jacquet espérait la révolte de ses hommes, et le public attendait un héros. On pensait à Zidane, bien sûr, à Djorkaeff, au jeune Thierry Henry, pourquoi pas à Guivarc’h ou Trezeguet. Ce fut Thuram, un défenseur, et pour ça, il fallut d’abord qu’il se rende coupable d’une erreur de débutant. Le suite, c’est ce doublé synonyme de qualification pour la finale. Après trois éliminations en demi-finales (1958, 1982 et 1986), la France accédait enfin au sommet du foot mondial : se profilait alors le Brésil, et il fut temps pour Zidane de se mettre enfin en évidence. Mais c’est une autre histoire.

Les buts :





Perdus dans l'espace 2 : L'homme et l'homme - Solaris (Tarkovski, 1972)


[ceci est le deuxième volet d’une série de quatre articles traitant plus ou moins librement de la représentation de l’homme dans l’espace au cinéma – le premier est disponible ici, le troisième et le quatrième est en cours d'écriture]

Le Dr Kelvin.

Beaucoup de gens ont leur film préféré. Certains, parmi eux (une part non négligeable, bien que volontairement discrète, presque honteuse), ont leur top 5, voire leur top 10 (leur top 100, pour les plus extrémistes). Ces gens sont à la recherche de certitudes, ils sont attachés à l’idée de hiérarchie, ils aiment l’ordre ; on imagine leur affolement quand, sans qu’il ne l’aient prévu, déboule un film inattendu, qui dès les premières secondes de son premier visionnage s’impose comme un prétendant sérieux aux premières places du classement, voire même au Trône.

C’est ce qui m’est arrivé. Bien que je n’ai jamais poussé jusqu’au top 100, j’ai eu un certain nombre de tops 10 (j’en ai même un par décennie, ce qui fera peut-être plus tard l’objet d’un, voire de plusieurs articles). Péchant par jeunesse, par arrogance, je pensais mon classement indéboulonnable, je pensais avoir vu tout ce qu’il fallait voir, je pensais que je n‘apprendrais plus rien. 

Et, un soir, j'ai découvert Solaris. Le contexte était particulier : c’était une sortie ciné qui avait pour but de distraire deux types particulièrement mal en point, l’un en pleine rupture, l’autre qui venait de rater d’un demi-chouia le concours le plus difficile de France, en y ayant cru jusqu’au bout. Vu qu’il fallait changer les idées de ces deux estropiés (qui, bien que ne se connaissant presque pas, avaient, étrange hasard, tous les deux leur soirée réservée avec moi cette fois-là), je m’étais dit qu’il allait falloir taper dans le ciné haut de gamme. J’avais jeté un coup d'oeil rapide sur les sorties (c’était en avril 2013, il n’y avait rien de mirobolant), avant de me rabattre rapidement sur les cinémas du quartier latin, ceux qui repassent tout le temps des classiques, et j’avais vu que la Filmothèque du Quartier Latin donnait Solaris.

De Solaris, je ne savais pas grand-chose. Je savais que c’était un film d’Andreï Tarkovski, le mec qui avait réalisé Andreï Roublev, un film que j’adore par dessus tout, l'un des trois ou quatre films qui ont eu la plus grande influence sur mon rapport au cinéma. Je savais aussi qu’il y avait eu un remake signé Soderbergh il y a une dizaine d’années, avec George Clooney, qui avait reçu un accueil assez mitigé. Je savais encore que c’était un film de science-fiction russe des années 70, précédé un peu partout de la réputation (flatteuse ou non) de réponse soviétique à 2001, l’Odyssée de l’espace. Je savais enfin que ça risquait fort d’être austère, aride, même, mais que ça serait sûrement vachement intelligent. Et c’était à peu près tout.

Quand le film a commencé, la salle était pleine à craquer (j’avais obtenu une place au premier rang, sur la gauche, l’avant-dernier siège sur la gauche, à côté de la place réservée à l’universitaire qui devait animer le débat prévu après le film et auquel je n'ai pas pu parce qu’après avoir vu Solaris, je n’avais envie que d’une bière et d’une clope). Très vite, j’ai compris qu’il se passait quelque chose.

La plus belle maison, sur la plus belle planète...

Solaris n’est pas un film de science-fiction comme les autres. Solaris commence sur terre, mais pas dans une mégalopole ultra-moderne, ni dans un désert post-apocalyptique. Solaris commence en pleine campagne. Il y a une maison, au milieu de la nature, et c’est la plus belle maison dans la pleine belle nature du monde. Car sous ses dehors de « film de SF qui se passe dans l’espace », Solaris se pose d’abord comme tel : comme un hymne à notre de planète, un chant de la Terre à la puissance mahlerienne.

Ensuite arrive l’argument de science-fiction. Ceux que l’on a identifié comme les protagonistes (surtout l’un, en fait), regardent une cassette vidéo de vingt-cinq minutes, ou presque, en noir et blanc (alors que le reste du film est en couleur), oùo il est question de l'audition d'un astronaute par une commission d'enquête, suite à une vol qui aurait connu un incident. On comprend un peu mieux les enjeux, mais l’accent est mis sur le ressenti des personnages – l’un d’entre eux est à la fois présent parmi les acteurs de la cassette et parmi les spectateurs qui la regardent, et le face-à-face avec cette image de lui-même le trouble au plus haut point.

Il paraît que lorsque, préparant Solaris, Tarkovski a vu 2001, il a dit « mouais, pas mal », et qu’il a immédiatement regretté que Kubrick se soit trop intéressé à la machine par rapport à l’humain. Car Tarkovski, lui, à travers le prisme de la science-fiction, ne s’intéresse qu’à l’homme. Envoyé dans le cosmos, dans une station spatiale en compagnie de deux autres scientifiques (le troisième qui les accompagnait s’est suicidé), le héros du film, le docteur Kelvin, constate très vite que comme chez Sartre, l’enfer, c’est les autres : ses deux camarades de vols semblent avoir sombré chacun dans une forme de folie très différente, mais virulente. Et, bien sûr, le docteur Kelvin en tarde pas à se faire happer à son tour. Dans Solaris, Tarkovski profite du huis-clos galactique pour mettre l’homme (en l’occurrence Kelvin) face à l’homme (en l’occurrence d’abord face à son impossibilité à communiquer avec ses compagnons d’expédition, puis face à lui-même, face à ses souvenirs, face à la nostalgie de la terre, à la nostalgie de la femme, à celle de sa jeunesse).

Pénurie de lingettes Skip sur la station.

L’étude des possibilités commerciales ou technologique de la planète Solaris, qui motive l’expédition que rejoint Kelvin, n’est jamais vraiment abordée : Tarkovski nous parle de ses effets sur le psychisme humain, de son pouvoir de fascination. Et dès son arrivée en orbite, Kelvin est confronté au pire : sa femme (qui, on le comprend assez vite, est morte depuis plusieurs années) apparaît à ses côtés, aimante, comme si rien ne s’était passé, et Kelvin se retrouve face au spectre de sa folie, face à sa certitude que la femme qu’il a en face de lui n’est pas la sienne, mais une copie, et face au bonheur qu’il éprouve à s’abandonner au regard (et dans les bras) de cette image de l’être aimé et perdu – où comment 2001 rencontre Vertigo

L’argument de science-fiction est à moitié éludé au fur et à mesure du récit – je n’ai pas lu le roman de Stanislas Lem dont est tiré le film, peut-être est-il moins avare en explications. L’espace devient un théâtre, où se joue une tragédie, et à l’archaïsme de la tragédie répond l’hypermodernité du lieu où elle éclate. Il y a la fumée, les tuyaux, les couloirs, et tout est beaucoup moins propre que dans 2001, mais l’abstraction qui en naît est aussi forte : pas un seul moment on ne doute qu’on est dans une navette, simplement la navette elle-même respire la fin du monde. C’est l’enfer (et cet enfer contraste avec l’idée du paradis terrestre évoqué par l’ouverture du film, où même la pluie semble une bénédiction). Mais de cet enfer naît des moments sublimes : ceux, évidemment, de la tentation.

L'Île de la tentation...

Par rapport à 2001, si Solaris est un film infiniment plus tourné vers l’homme, c’est également par qu’il admet l’existence de l’homme en tant que corps dans l’espace. Les trois naufragés de la station, dans Solaris, sont trois corps (il y a Snaut, petit, chétif et maladif, il y a Sartorius, plus grand, plus trappu mais boiteux, blond à lunettes, et il y a Kelvin, lourd, presque animal, tout empreint de pesanteur), et face à eux, il y a le corps rêvé de la femme. Dans 2001, les astronautes sont affûtés, ils sont grands, musclés, de parfaits WASP, ils sont assortis à leurs scaphandres de robots – ils sont déshumanisés. Leur corps n’intéresse pas Kubrick, qui préfère se servir des possibilités de l’apesanteur (et du corps privé de gravité) de manière ironique (les hôtesses dans les vaisseaux) ou dramatiques (un astronaute doit réparer une partie du vaisseau, il est en apesanteur, c’est plus compliqué, paf paf paf c’est mécanique). Pas Tarkovski. Quand Tarkovski utilise l’apesanteur, il est lyrique, mélancolique, et d’une infinie douceur.

C’est la plus belle séquence de l’histoire du cinéma. Il n’y a rien au-dessus. Si vous trouvez quelque chose de plus fort, signalez-le-moi. La séquence en apesanteur de Solaris. C’est annoncé, on nous dit qu’il va y avoir de l’apesanteur, on s’en fiche un peu (à vrai dire, le film est jusqu’alors si passionnant qu’on a autre chose à foutre), et puis, sur fond de Ich ruf zu dir, Herr Jesu Christ de Bach, le couple improbable formé par Kelvin et le fantôme malade de son épouse lévite, dans une danse immobile, flottant dans le salon XIXème d’une navette spatiale perdue dans le cosmos. Quand c’est arrivé, la première fois, dans ce cinéma du quartier latin, ma bouche s’est ouverte toute seule. Lentement. Longtemps. J’avais les dents serrées, au début, en raison de l’atmosphère crispante de certaines scènes du film (je le vivais intensément). Et petit à petit, au fur et à mesure des trente secondes, peut-être quarante, que compte cette courte scène, ma mâchoire inférieure s’est baissée, imperceptiblement d’abord, puis de plus en plus largement : à la fin, croyez-le ou non, mais j’avais la bouche grande ouverte. C’est évidemment la seule fois que cela m’est arrivé au cinéma, et cette réaction spontanée (la mienne) suffit à ce que rien au monde ne puisse se comparer avec la séquence en apesanteur de Solaris.

Le film, en lui-même, je le place très très haut dans mon Panthéon personnel – à vrai dire, s’il n’est que deuxième, ce n’est que parce que les Parrain s’y sont mis à trois pour conserver leur couronne. Et cette séquence, encore plus : ce sont des moments comme celui-ci, des moments de souveraine beauté, de contemplation du sublime (et d’un sublime très simple, absolument pas ampoulé) qui font la liqueur du cinéma. C’est l’image qui reste, dans Solaris. Il y en a d’autre, bien sûr : la pluie, sur terre. Le trajet en voiture, interminable confrontation avec la modernité qui sert de décollage vers l’espace. Les visions de la planète Solaris et de ses sortes de tentacules. La peinture de Brueghel. Le moite labyrinthe de tôle ondulée grossièrement peinte que constitue le vaisseau. Et cette séquence en apesanteur, donc : la séquence de la tentation.

On le sait, on le comprend dès le début : il ne faut pas que le docteur Kelvin cède aux soupirs de ses souvenirs, il ne faut pas qu’il se laisse embobiner par le fantôme de sa femme. Mais comme lui, petit à petit, on se fait plus indécis. Comme lui, on tergiverse. On est confronté à sa liberté, et à ses tentations, on vit un dilemme. On a parlé de tragédie, plus haut, et en effet, les racines sont grecques : et jusqu’au bout, Kelvin semble ne pas choisir, entre être un Ulysse attaché au mat du navire pour écouter les Sirènes sans se jeter à l’eau pour les rejoindre, et être un Orphée prêt à tout pour arracher Eurydice des griffes de la mort. 

L'océan de Solaris.

Alors qu’on lui donne l’hyperespace, le tout-technologique, peut-être Dieu ou au moins les extra-terrestres, Tarkovski en revient donc à la mythologie grecque, à l’Odyssée (celle d'Homère), aux Argonautes : parce que ce qu’il l’intéresse, où qu’il soit, c’est l’homme, et que sur l’homme, tout, ou presque, a été dit dès les Grecs, qu’on en revient toujours à eux, et que quiconque le nie passe pour un mauvais coucheur. Tarkovski exporte les plus vieux combats, les démons ancestraux du genre humain dans un cadre ultra-galactique. Il touche à la grâce.


dimanche 8 juin 2014

Onze moments mythiques de la Coupe du Monde - 8 : Le coup-franc de Ronaldinho

Cet article est le quatrième d'une série consacrée à onze moments mythiques de l'histoire récente de la Coupe du Monde de football. Le reste du dossier est consultable sur cette page


La solitude.


En 2002, Ronaldinho n’est pas encore le plus grand gâchis du foot mondial, qu’il est devenu suite à son départ du Barça, alors qu’il n’avait que vingt-huit ans. Ce n’est même pas encore le meilleur joueur du monde, statut qui sera le sien grosso modo entre 2004 et 2007, durant son firmament barcelonais. En 2002, Ronaldinho est un jeune Brésilien très prometteur, qui s’est déjà signalé lors de la Copa America remportée en 1999 par les Auriverde, alors qu’il n’avait que dix-neuf ans, mais qui ne joue en Europe que depuis un an, au sein d’un PSG qui n’impressionne pas grand monde, et au sein de ce PSG quatrième de D1 (derrière Lyon, Lens et Auxerre), Ronaldinho, auteur de seulement neuf buts en championnat, ne brille que par intermittence.

Titulaire au sein de l’attaque de la Seleçao pendant le mondial 2002, il n’en est pas l’atout majeur, devant s’effacer derrière ses coéquipiers Rivaldo, ballon d’or en 1999, et surtout Ronaldo, qui signera lors de la compétition son grand retour en inscrivant huit buts et en s’adjugeant le titre de meilleur buteur. Mais Ronaldinho ne démérite pas, tenant dignement sa place dans le trident offensif d’une équipe du Brésil surtout solide en défense et au milieu du terrain.

Apocalypto II.

Lors du quart de finale qui oppose la Seleçao à l’Angleterre, le Brésilien rencontre David Seaman, trente-huit ans, gardien de but de la sélection anglaise et d’Arsenal avec lequel il vient d’être champion d’Angleterre, célèbre pour sa moustache et pour un but encaissé en finale de la Coupe des coupes 1995, face à Saragosse : un lob totalement impossible, réalisé par l’Hispano-Marocain Nayim, à la dernière minute des prolongations, venant donner la victoire à Saragosse :



Lorsque le Brésil obtient un coup franc excentré, côté droit, en début de la deuxième mi-temps, Seaman ne pense à Nayim. Il est vigilant. Parmi les Brésiliens, certains sont réputés bons joueurs de tête, comme les défenseurs Lucio ou Roque Junior, montés pour l’occasion, tandis que Ronaldo, déjà auteur de cinq buts dans le tournoi, rôde, à l’affût. Pour ne rien arranger, Ronaldinho, qui se prépare à tirer le coup-franc, est réputé bon centreur – Seaman n’a pas eu beaucoup d’occasions de le constater, mais il le sait. Il est sur ses gardes, il va falloir se lancer le plus vite possible vers le ballon, voler dans les airs pour essayer de s’en saisir avant les têtes brésiliennes.

L’arbitre siffle. Ronaldinho s’élance. Seaman fait quelques pas en avant, pour anticiper le centre. Le ballon part. Dès que le Brésilien l’a frappé, il s’est passé quelque chose d’étrange : le ballon est parti fort. Fort, et haut. A priori trop haut pour que quiconque puisse l’atteindre de la tête – d’ailleurs, attaquants et défenseurs, Brésiliens et Anglais stoppent leur effort. C’est le genre de centres trop longs qui terminent en sortie de but. C’est une occasion de gâchée pour le Brésil, alors que le score est toujours d’un partout. Sauf que…

Sauf que Seaman se souvient de Nayim. Il voit le ballon passer au-dessus de lui, puis redescendre très vite. Le premier, il comprend ce qui est en train de se passer. Il recule, à la hâte, puis saute, tente du bout des doigts de claquer le cuir au-dessus de la transversale. Peine perdue. Il est lobé, et le ballon entre dans le but. L’action est improbable : tout le monde s’attendait à un centre, d’ailleurs, ça ressemblait à un centre, à un centre raté, même, et c’est devenu un but, sans que personne ne touche la balle. Tandis que Seaman, vaincu, humilié, même, se débat avec le fantôme de Nayim, tandis que le Brésil se qualifie en remportant le match, une seule question est sur toutes les lèvres : Ronaldinho l’a-t-il fait exprès ?


Seman réconforté par David Beckham après la défaîte.

Tout et son contraire sera dit à ce sujet, chacun donnera son avis, coéquipiers, adversaires, commentateurs, et le joueur lui-même donnera des versions contradictoires, affirmant tantôt avoir juste raté son centre et été chanceux, prétendant plus tard avoir remarqué la position trop avancée de Seaman. Personne ne saura vraisemblablement jamais la vérité à ce sujet. 

Le coup franc :


samedi 7 juin 2014

Onze moments mythiques de la Coupe du Monde - 9 : Portugal - Pays-Bas 2006

Cet article fait partie d'une série de onze textes consacés à autant de moments mythiques offerts par la Coupe du Monde de football depuis 1998. Retrouvez les autres sur cette page.


Règlement de compte à OK Corral.

Il arrive que certains matches laissent une empreinte indélébile. Pour leur scénario à suspense (la finale de Ligue des Champions entre Liverpool et le Milan AC en 2005 ou celle de l’Euro 2000 entre la France et l’Italie), pour la qualité du jeu produit (le quart de finale entre les Pays-Bas et la Russie, en 2008), pour un arbitrage scandaleux (Chelsea - Barcelone en 2009) pour un geste entré dans l’Histoire (la reprise de volée de Van Basten en 88 contre l’URSS) ou pour une forte résonnance politique (Etats-Unis – Iran au mondial 98).

D’autres le restent car ce sont des purges ou des pugilats. Le huitième de finale disputé par le Portugal et les Pays-Bas lors de la Coupe du Monde 2006 en est peut-être l’exemple le plus vibrant. Rien ne laissait présager un tel déchaînement : les Pays-Bas étaient entraînés par Marco Van Basten, apôtre du beau jeu et symbole de l’élégance lorsqu’il était joueur, et le Portugal, équipe réputée joueuse et dotée de manieurs de ballon comme Figo, Maniche, Deco ou le jeune Cristiano Ronaldo, alors âgé de 21 ans et affublé du numéro 17.

Le joueur de Manchester United est décidé à sortir le grand jeu, et commence dès le début du match à jauger ses adversaires en essayant de les dribbler (à l’époque, celui qui n’est pas encore devenu CR7 n’est pas non plus la machine à marquer qu’il est devenu par la suite, mais un ailier rapide et dribbleur, volontiers « grigriteur »). Sauf qu’en face, c’est Mark van Bommel, qui n’est pas du genre à se laisser marcher sur les pieds. Dès la deuxième minute, il le découpe le long de la ligne de touche, proprement. L’arbitre, monsieur Ivanov, siffle immédiatement. Carton jaune, le premier d’une interminable série.

Un match qui cartonne.
Dans l’indifférence la plus totale, ou presque, Maniche marque le seul but du match. L’important est ailleurs : c’est le concours du plus grand nombre de biscottes. Le genre de match où, à la mi-temps, les entraîneurs disent à leurs joueurs que celui qui n’a pas son carton à la fin du match est un traître. Et avec les poètes présents sur le terrain (Van Bommel, Heitinga, Boulahrouz, Van Bronkhorst ou Sneijder côté hollandais, Petit, Costinha, Figo, Maniche ou Nuno Valente pour le Portugal), le résultat est au-delà de toute espérance : seize jaunes distribués, pour quatre rouges, et là encore, une victoire des Portugais, par 9 avertissements à 7, avec deux expulsions partout. Mais au-delà de ce total record en Coupe du Monde (loin devant Allemagne - Cameroun 2002 et Espagne – Pays-Bas 2010), c’est l’impression d’avoir assisté à un combat de rue qui prédomine.

Le Portugais Costinha est le premier à être expulsé, juste avant la mi-temps, coupable d’une stupide main volontaire commise sous le coup de l’énervement. En seconde période, une échauffourée voit Figo mettre un coup de boule à Van Bommel en ne s’en tirant qu’avec un jaune, avant de réussir à faire expulser Boulharouz dès l’action suivante. Un peu plus tard, Heitinga refuse de rendre la balle aux Portugais après un arrêt de jeu et part dans une série de dribble. Deco le sèche, et débute une nouvelle altercation entre joueurs des deux équipes, durant laquelle Sneijder se jette sur Petit et n’écope lui aussi que d’un jaune. Un peu plus tard, Cocu poussera Deco par terre sans même être sanctionné. Van Persie adresse un grand bras d’honneur à la défense Portugaise. Ce n’est plus du football, c’est un carnage – la plupart des fautes sont gratuites, méchantes, faites pour intimider, et toutes ne sont pas accompagnées d’un carton tandis que la pression monte constamment entre les deux bancs de touches. Jusqu’où iront-ils ? Dans les tribunes, le public, chauffé à blanc, se le demande, tant l’accumulation de coups de sifflets de l’arbitre devient enivrante et le spectacle des multiples bassesses des uns et des autres jubilatoire.

La paix des braves.
La conclusion est inattendue. Lors des arrêts de jeu, les caméras capturent une image insolite : le Portugais Deco et le Néerlandais Van Bronkhorst, tous deux expulsés, s’asseyent côte à côte au bord du terrain et regardent la fin de la rencontre en discutant, piteux comme deux collégiens qui sortent du bureau du principal. L’un porte un maillot grenat, l’autre blanc. Les deux sont amis et partenaires de club, au Barça où ils viennent de remporter la Ligue des Champions. Mieux, même : petits, bruns et coiffés pareil, ils se ressemblent. Et durant quatre-vingt-dix minutes, ils viennent de s’affronter, sur le pré comme sur un ring. Tout le monde a oublié que le Portugal avait gagné cette rencontre. Personne, en revanche, de fera disparaître le souvenir de sa sauvagerie.

Tous les cartons :





Juan Carlos : l'histoire alternative

Un peu plus à l'Ouest...

En début de semaine, la nouvelle est tombée : Juan Carlos, le Roi d’Espagne, El Rey, a abdiqué. Son fils, Felipe, lui succède : il devient donc Felipe VI.

J’ai toujours bien aimé le Roi d’Espagne. Sa jovialité parfois un peu bonhomme, ses rondeurs, son côté oncle fantasque jouaient un peu, c’est vrai. Beaucoup moins, cependant, que son rôle dans la transition démocratique en Espagne, dans l’immédiat après-Franco. L’histoire est connue, mais peut être racontée encore une fois.

La Deuxième République a chassé d’Espagne le Roi Alphonse XIII, en 1931. La Guerre d'Espagne a ensuite éclaté, puis le long règne du Franquisme. Franco, parvenu au pouvoir, a très tôt désigné Juan Carlos, le petit-fils d’Alphose XIII comme son successeur, manière de contenter à la fois les tenants d’un certain légitimisme, et de couper court à toute éventuelle querelle quant à sa succession. A la mort du Caudillo, en 1975, c’est comme prévu Juan Carlos qui prend le pouvoir. Contre toute attente, le nouveau souverain, aussitôt couronné, entame la transition démocratique et permet à son pays de tourner la page de quarante ans de dictature militaire. Cependant, tout aurait pu ne pas aussi bien tourner.

Imaginons ce qui se serait passé si derrière le masque de play-boy futile qu’il arborait avant son accession au trône, ne s’était pas trouvé le principal héros du XXème siècle espagnol mais le continuateur du fascisme à l’espagnole.


Allez-y franco, mon général.

En 1975, Franco meurt. Lui succède donc, comme prévu Juan-Carlos. L’arrivée au pouvoir d’un homme jusqu’alors surtout connu pour son amour des belles bagnoles et ses participations aux soirées mondaines suscite quelques attentes dans la presse internationale : on l’imagine plus ouvert, plus moderne que son prédécesseur, plus libéral, aussi. En un mot, on entrevoit la possibilité pour l’Espagne de sortir enfin de la longue nuit dans laquelle le franquisme l’a plongée. Dès le début, Juan Carlos douche tous les espoirs.

Sa première visite officielle est pour le général Pinochet, au Chili, avec lequel le nouveau souverain tente de créer un partenariat privilégié – l’Argentine de Videla suivra quelques mois plus tard. Parallèlement à cela, pour bien faire comprendre à tout le monde que c’est lui le chef, Juan Carlos mène une purge parmi son état-major, faisant arrêter, la même nuit, une petite centaine de gradés que l’ont disait peu convaincus de lui. Lorsqu’en 1981, de l’autre côté des Pyrénées, le socialiste François Mitterrand est élu, El Rey décide de fermer sa frontière avec la France, qu’il qualifie de « cheval de Troie du bolchevisme en Europe de l’Ouest ». En apprenant la nouvelle, Mitterrand hausse un sourcil.

En 1981 a également lieu une tentative de putsch : des généraux, convaincus que Juan Carlos va trop loin et que l’avenir de l’Espagne ne doit pas être lié à cette pratique royale du fascisme, proclament la troisième République. Le jour-même, Juan Carlos, impitoyable, réussit à les capturer en commandant lui-même, depuis l‘arrière, l’armée qui lance l’assaut final, en plein Madrid. Tous les mutins sont condamnés à mort. Mais ce n’est pas le seul soubresaut qui agite l’Espagne : les séparatistes basques, plus traqués que jamais, ont lancé l’insurrection depuis Bilbao. La guerre civile qui s’en suit dure huit mois, met tout le Pays Basque à feu et à sang (trois cent mille morts, principalement des civils) et voit la victoire des forces royales dans ce qui entre dans l’Histoire sous le nom de Seconde Guerre d’Espagne (également connu sous le nom de Guerre d’Indépendance, au Pays Basque).

Qui vote pour la continuation du franquisme ?


Le principal effet de ce conflit est le refus très médiatique du pape Jean-Paul II, invité par le Roi à se rendre à Compostelle, et qui lui répond que tant qu’un boucher tel que lui sévira à la tête de l’Espagne, il n’y mettra pas les pieds. Vexé, Juan Carlos multiplie les rodomontades : il masse des forces à la frontière portugaise, finance les pro-salazaristes en vue de provoquer chez son voisin des troubles justifiant une intervention espagnole (et le rétablissement d’une dictature militaire amie au Portugal, démocratique depuis 74), sans qu’un seul soldat ibère ne passe finalement la frontière. Pas découragé pour autant, Juan Carlos s’entête à vouloir frapper un grand coup : en 1988, il tente l’annexion de Gibraltar. L’Angleterre réagit immédiatement, et en moins d’une semaine, l’Espagne signe l’armistice.

Suivent quelques années de vaches maigres. Les rares pays amis du Royaume voient, un par un, leurs dictatures être renversées (Argentine, Chili), ses relations avec l’Europe sont inexistantes (les coups de poker ratés au Portugal et à Gibraltar ainsi que l’écrasement de la rébellion basque ont coupé court aux tentatives de rapprochements initiées par le Franco vieillissant), et même l’Eglise, très influentes dans la péninsule, marque ses distances. Juan Carlos essaie bien de se faire bien voir des Etats-Unis, mais ceux-ci ne sont même pas intéressés : à la chute de l’URSS, le dernier état soviétique, l’Espagne fasciste perd sa raison d’être, et du même coup tout son intérêt stratégique aux yeux de Washington. Pour ne rien arranger, les caisses sont vides et le pays est moribond.

Juan Carlos, désireux de se trouver de nouveaux alliés, se met à copiner avec les derniers dictateurs militaires qu’il lui reste : ceux d’Afrique du Nord. Kadhafi l’accueille d’un humiliant « je n’oublie pas que nos deux peuples ont pendant des siècles fait partie du même empire », Hassan II obtient de lui la cession de Ceuta et des îles Zaffarines, mais au finalement, sous l’impulsion de Juan Carlos, tous trois et Zine Ben Ali créent l’Union Méditerranéenne, faible substitut aux Etats-Unis d’Afrique rêvés par Kadhafi, mais riche en accords économiques et financiers.

Bonnes manières à l'espagnole : Juan Carlos, un souverain Tripoli


Surtout, les années 90 sont marquées par l’émergence d’un homme de l’ombre qui va devenir incontournable : Florentino Pérez. D’abord chargé de la propagande du régime, il va petit à petit accéder au cercle les plus intime du souverain, jusqu’à devenir son éminence grise. C’est lui qui sera à l’instigation du Virage Juste, qui visera, dans une tradition soviétique jusqu’alors totalement étrangère au fascisme espagnol, à créer un gros fonctionnariat, et par là-même une classe moyenne dont le pouvoir espère alors qu'elle pourra relancer la consommation et l'économie du Royaume. C’est lui aussi qui sera le cerveau de la transformation de Majorque, des Canaries et surtout de Barcelone en provinces au statut spécial – c’est-à-dire en paradis fiscaux et en destination de luxes mondialement prisées. C’est lui encore qui initiera le tournant « tout sport » de l’Espagne, via la création de champions destinés à faire vibrer la fibre patriotique des Espagnols, et dont les six victoires consécutives à Roland Garros (de 2005 à 2010) du tennisman Fernando Verdasco constitueront l’apogée.


Florentino Pérez, interrogé sur son soutien à la couronne.

Grâce à son relatif isolement vis-à-vis de ses voisins européens, et vis-à-vis e la finance internationale, l’Espagne sort sans trop de séquelles de la crise de 2008. Mais quelques années plus tard, l’onde de choc partie de Tunisie et qui deviendra connue sous le nom de Printemps arabe traverse la Méditerranée, s’en prend au Royaume, avec quelques mois de retard. Les manifestations, d’abord pacifiques, sont principalement l’œuvre de cette jeune classe moyenne créée par Fiorentino Pérez et choyée par José Maria Aznar,  le ministre des finances de Juan Carlos. Ce que réclament les manifestants, comme en Afrique du Nord ou en Syrie, c’est d’abord d’avantage de libertés individuelles, mais surtout un rapprochement avec l’Union Européenne. Le souverain a vieilli et n’est plus aussi prompt à réprimer dans le sang que dans les années 80. Il commence d’abord par faire quelques promesses, qui n’arrivent pas à enterrer le mouvement, que quelques mesures symboliques, comme la libération du cinéaste Pedro Almodovar (enfermé depuis 2008, pour des films jugés trop subversifs), n’arriveront pas à endiguer. Rapidement, le pays s’enfonce dans l’impasse, et connait une crise économique. Les photos du Roi, en train de chasser l’éléphant alors que toutes les places du pays sont occupées par des manifestants sème le trouble parmi les loyalistes : certains se désolidarisent du pouvoir, qui dès lors n’a plus d’autre choix que d’entamer le rapport de force. Alors que Ben Ali et Moubarak ont démissionné et que Kadhafi s’est fait renverser par l’OTAN et massacrer en place publique, Juan Carlos s’applique comme Bachar Al-Assad à diviser ses ennemis, et recule ainsi pendant longtemps le basculement de l’Espagne dans la lutte armée.

Tout autour, les Européens exaltent le souvenir de la Première Guerre d’Espagne, ravivent la flamme de l’antifascisme. Après avoir un temps laissé la situation se décanter pour voir comment allaient tourner les évènements, la France d’Alain Juppé (réélu en 2012), les Etats-Unis de Joe Biden et la Russie de Poutine s’accordent sur une intervention éclair, fin mai 2014. L’armée espagnole, à l’équipement vétuste, est rapidement défaite et le 2 juin 2014, Juan Carlos, vieilli, bouffi et pour tout dire au bout du rouleau, annonce qu’il renonce au pouvoir. La Quatrième République Espagnole (et non la Troisième, en hommage aux révolutionnaires de 1981) est proclamée le soir-même.

Dans cette version alternative, évidemment, Letizia n'a pas épousé Felipe, et ne devient donc pas reine après l'abdication de beau-papa. D'ailleurs, Felipe ne devient pas roi non plus.


vendredi 6 juin 2014

Onze moments mythiques de la Coupe du Monde - 10 : Le baiser de San Iker et Sara Carbonero

Cet article est le deuxième d'une série consacrée au moments récents les plus mythiques de la Coupe du Monde de football. Les autres sont accessibles sur cette page.


Pyrame et Thisbé


Les polémiques nées de conflits d’intérêts entre la proximité des journalistes avec le pouvoir sont légions. On se souvient ainsi des mises en retrait de Béatrice Schönberg ou Audrey Pulvar, lorsque leurs compagnons Jean-Louis Borloo et Arnaud Montebourg ont fait leurs entrées respectives au gouvernement. C’est également le lot du sport. On se souvient, en France, de la période où Raymond Domenech était sélectionneur et où sa compagne, Estelle Denis, présentait 100% Foot, sur M6, une émission durant laquelle le coach des Bleus était souvent brocardé par les chroniqueurs, Pierre Ménès et Dominique Grimault. Si le professionnalisme d’Estelle Denis permit pendant longtemps le bon déroulement de l’émission, c’est à Raymond Domenech qu’on doit le moment le plus célèbre de cette collusion : lors de l’Euro 2008, juste après l’élimination française à l’issue du dernier match de poules perdu face à l’Italie. Au micro que lui tendant un journaliste, le sélectionneur annonça que son seul projet était « d'épouser Estelle ». On imagine la gêne d’Estelle Denis reprenant l’antenne quelques instants pus tard.

En Espagne, c’est en 2010 qu’a lieu un incident équivalent. Sara Carbonero, jeune femme de vingt-six ans, est journaliste de la chaîne Telecinco, journaliste sportive. L’année précédente, c’est elle qui a couvert la Coupe des Confédérations, et, forte de son titre de « plus belle journaliste sportive du monde » décerné par le magazine FHM en 2009, elle devient la vedette du service des sports de Telecinco. Lors de la Coupe du Monde 2010, en Afrique du Sud, elle suit tous les matches de l’Espagne depuis le bord du terrain. L’équipe espagnole, la Roja, championne d’Europe deux ans plus tôt, est l’un des principaux favoris de la compétition, avec l'Allemagne et le Brésil.

Bienvenue au pays des soeurs Cruz.
Problème, dès le premier match, l’Espagne s’incline, un à zéro et à la surprise générale, face à la Suisse. Sara Carbonero se retrouve sous le feu des critiques, accusée par certains journaux d’avoir causé la défaite espagnole : sa présence au bord du terrain aurait distrait Iker Casillas, gardien et capitaine de la Roja. Car voilà : à la ville, Sara et Casillas sont en couple, et tout le monde a beau connaître le sérieux de l’implication de Casillas, n’importe quel homme ayant posé les yeux sur Sara ne peut que constater qu’elle peut distraire n’importe qui n’importe quand.

Dans la réalité, il n’en est rien, et Casillas, qui n’avait déjà pas grand-chose à se reprocher sur ce but encaissé face à la Suisse, n’encaissera qu’un seul autre pion de toute la compétition. L’Espagne, de son côté, battra le Honduras et le Chili en poules pour se qualifier au second, où elle éliminera successivement le Portugal, le Paraguay et l’Allemagne pour se hisser jusqu’en finale, où, au bout de la compétition, elle triomphera des Pays-Bas pour s’offrir son premier sacre mondiale. La Roja, éternelle favorite jamais titrée, souvent moquée et qualifiée de « championne du monde des matches amicaux », s’installera enfin sur le toit du football mondial. Pendant longtemps, l’Euro 1964 avait été le seul trophée de la sélection espagnole. Il fallu l’éclosion de la génération de Casillas, Xavi, Iniesta, Puyol et Sergio Ramos pour enfin dépoussièrer l’armoire à trophées et empiler l’Euro 2008, le Mondial 2010 et l’Euro 2012.

Ce n’est qu’au soir de la victoire espagnole que l’on réentendit parler de Sara Carbonero. Durant la compétition, elle s’était volontairement faite discrète, pour ne plus embarrasser Casillas. Elle avait même cédé son statut de principale vedette people à un mollusque, le poulpe Paul, pensionnaire de l’aquarium d’Oberhausen en Allemagne et auteur d’un sans-faute en pronostiquant sans aucune erreur tous les matches sur lesquels ses soigneurs l’interrogèrent, même la victoire finale de l’Espagne sur les Pays-Bas.

Tiens, une scène coupée de Game of Thrones !
C’est à l’issue de ce match, de ce succès difficile et cripant (un zéro pour l'Espagne, après prolongation et au terme d'un match musclé, âpre, tendu, parfois violent, même), que Sara se retrouve face à Casillas. Entre eux, un micro. Sara n’est pas, comme des millions d’Espagnols, entre train de fêter la victoire. Elle travaille. Face à elle, ce n’est pas son compagnon, c’est le capitaine de la Roja, et elle doit l’interviewer, lui, son Iker, auteur d'un arrêt décisif dans la partie face au Hollandais Robben. Casillas, médaille d’or autour du coup, joue le jeu, répond à deux questions. Puis craque, comme Domenech, et se jette sur Sara pour l’embrasser. Contrairement à Domenech, il avait gagné, et plus personne ne voulait savoir si oui ou non la présence de Sara au bord du terrain l’avait gêné. Les vainqueurs ont toujours raison.

L'acte : 



Note : Sara et Iker sont tous les deux attendus ces prochaines semaines, au Brésil, pour de nouveaux épisodes de leur love story. Sauf que cette fois, l'Espagne ne gagnera pas...

lundi 2 juin 2014

Onze moments mythiques de la Coupe du Monde - 11 : l'arbitrage scandaleux de Byron Moreno

Cet article est le premier d'une série consacrée aux moments récents les plus mythiques de la Coupe du Monde de football. Retrouvez le reste du dossier sur cette page.

Même les Italiens se sentent parfois lésés par l'arbitrage.

Dans une nouvelle peu connue de Dino Buzzati (que l’on retrouve dans le recueil du K), chaque semaine, le lundi à minuit, l’homme le plus puissant de la planète décède : d’abord le chef de l’Union Soviétique, puis le Président américain, puis le vice-président, puis le chef de l’Afrique occidentale, et à partir du moment où tous les puissants ont compris en quoi consistait la Justice divine (car tout se fait sous l’impulsion d’un Dieu en colère contre nous), chacun abandonne sa charge sans être remplacé, personne n’osant plus détenir plus de pouvoir que les autres de peur d’être châtié, ce qui créé un ordre nouveau.

La Coupe du monde 2002, coorganisée par le Japon et la Corée du Sud, en fut une sorte d’adaptation footballistique : dès le premier tour, la France, tenante du titre et championne d’Europe, était éliminée, sans marquer le moindre but. Dans la foulée, la redoutable Argentine (articulée autour de Veron, Batistuta, Crespo ou Zanetti, elle avait littéralement survolé son groupe de qualification) subissait le même sort, puis le Portugal de Figo, ballon d’or 2000 et Joueur FIFA de l’année 2001, et enfin le Cameroun, double champion d’Afrique en titre et champion olympique.

Au stade des huitièmes de finale, l’Italie, vice-championne d’Europe et menée par des joueurs du calibre de Vieri, Maldini, Del Piero, Cannavaro et Totti, peut se dire que la voie est libre. Le dix-huit juin, à Daejon, elle rencontre la Corée du Sud, qui joue certes à domicile et est certes entraînée par Guus Hiddink, mais reste novice à ce niveau et ne compte aucun joueur de classe mondiale. C’est à ce moment qu’intervient Byron Moreno. L’arbitre équatorien, star dans son pays où il multiplie les participations à des émissions de télé, mais inconnu au niveau mondial, va entrer dans l’Histoire de la Coupe du Monde en accordant un penalty généreux au pays organisateur avant d’expulser litigieusement Francesco Totti puis de refuser un but en or valable à Damiano Tommasi. La Corée du Sud se qualifiera finalement 2-1, sur un but marqué par le seul Coréen jouant dans le championnat italien (Ahn Jung-wan, remplaçant à Pérouse et viré dès le lendemain de la rencontre par son fantasque président, Luciano Gaucci, l'homme qui avait voulu faire jouer des femmes et l'un de fils de Kadhafi dans son équipe), et toute la Botte se déchainera contre l’arbitrage de Byron Moreno, lequel, frimeur, se déclarera très satisfait de sa prestation et rejettera la faute sur les ratés de l’attaque de la Squadra Azzura, avant de se moquer du tempérament « mauvais perdant » des Italiens.

Lord Byron.
La Corée du Sud, équipe surprise de la compétition, éliminera ensuite l’Espagne en quarts de finale avant de buter sur l’Allemagne en demies. La surprenante résistante physique de ses joueurs (le défenseur français Willy Sagnol, qui les avait affronté un an auparavant, puis quinze jours avant le début du mondial aurait noté, songeur : « leurs cuisses ont doublé de volume ») et l’arbitrage favorable rencontré durant la compétition feront germer l’idée d’une coupe du monde pourrie, destinée à avantager le pays organisateur pour mieux y promouvoir le football (avec un certain succès, à en croire les sommes auxquelles se négocient, aujourd’hui, le tournées des grands clubs européens en Asie). Byron Moreno, lui, s’empêtrera dans une sombre histoire de corruption, lors d’un match de championnat équatorien où il favorisera (en octroyant DOUZE minutes de temps additionnel) l’équipe de Quito, ville où il briguait un siège du conseil municipal. Suspendu vingt matches, il signera son retour en expulsant trois joueurs d’une équipe qu’il n’aimait pas, avant, sous le scandale provoqué par ses décisions, de prendre sa retraite.

L'heure du carton.


Ce ne sera pas la fin de l’aventure, puisque Moreno, d’abord en proie à de graves soucis personnels, a fini, en septembre 2010, par se faire arrêter, au terminal de l’aéroport JFK de New York, avec un peu plus de six kilos d’héroïne sur lui cachés sous ses vêtements. Il sera condamné à deux ans de prison. En apprenant la nouvelle, Gianluigi Buffon, déjà gardien de la Squadra Azzura lors de l'épique huitième de finale, déclara : "en 2002, c'est dans le corps qu'il les avait, les six kilos de drogue". Et Buzzati ? Dans sa nouvelle, il n’épargne qu’un seul puissant : De Gaulle, décrit comme un nonagénaire gâteux s’accrochant à la France comme un vieillard à sa canne (la nouvelle, devenue uchronique à titre posthume, est sensée se passer en 1980), et ce afin d’offrir une leçon d’humilité à ce Don Quichotte moderne. Le football, lui, en a sauvé deux : le Brésil, et l’Allemagne, qui avaient été inhabituellement à la peine en qualification, avaient enfin appris la modestie et ont fini par se hisser en finale. Le reste du tableau laisse songeur : Corée du Sud et Turquie en demi-finales, Etats-Unis et Sénégal en quarts. Et le sentiment d’une coupe du monde à part.

Les principaux faits d'arbitrage du match :