mardi 21 juillet 2015

Tour de France 2015 : Que retenir de la deuxième semaine ?

Après un bilan sur les étapes une à neuf lors de la première journée de repos, ce second jour de relâche est l’occasion d’un petit retour, à nouveau en cinq points, sur cette deuxième semaine de course. Si la première semaine, riche de nombre de pièges en tous genres, avait déjà commencé à décanter le classement général, cette suite de Tour dans les Pyrénées, avec  notamment les arrivées à la Pierre Saint-Martin ou au Plateau de Beille, mais aussi l’entre-deux massifs, à Rodez, Mende ou Gap, était censée signifier le début des choses très sérieuses. On a pu le constater. 


Nous habitons quand même un pays pas dégueu.

1)      Les héros de 2014 en souffrance

C’était l’image du Tour 2014 : deux Français sur le podium, Jean-Christophe Péraud deuxième et Thibaut Pinot troisième, alors que la dernière présence d’un représentant tricolore sur la boite à Paris remontait à Richard Virenque, deuxième derrière Ullrich en 1997. En grattant un peu plus loin, on trouvait également Romain Bardet, sixième et Pierre Rolland, onzième. C’est donc avec quelque légitimité que le public avait attendu avec attention les coureurs français cette année, évaluant fébrilement les chances qu’ils avaient de rééditer leur performance de l’an passé, voire de faire encore mieux dans le cas de Pinot que beaucoup imaginaient tenir la dragée haute aux Froome, Quintana et autres Contador.

Malheureusement pour le public français, il n’en a rien été. Pinot, malchanceux et mal épaulé, avait abandonné toutes ses chances de victoire dès la première semaine. La traversée des Pyrénées a sonné le glas de ses ambitions de top 5, et vraisemblablement même de top 10, sauf exploit retentissant dans les Alpes. Hors de forme, le grimpeur de la FDJ a constamment figuré parmi les premiers favoris lâchés dès que la route s’est élevée, et s’il est apparu en forme ascendante, il lui sera difficile, compte tenu du niveau des favoris, de jouer la gagne ne serait-ce que sur une étape, sans parler du maillot à pois. Sa chance de remporter une étape, il l’a sans doute laissée passer dans l’ascension de la Montée Laurent-Jalabert, à Mende, lorsqu’il revient sur Romain Bardet, rescapé comme lui d’une échappée, au sommet de la côte et que les deux coureurs français ne collaborent pas et laissent revenir de l'arrière le Britannique Stephen Cummings qui les coiffe au poteau.

2015, l'année de la confirmation pour les Français.
Jean-Christophe Péraud a connu le même lot de déconvenues. Si malgré sa deuxième place de l’an passé, il ne figurait pas dans le premier cercle des favoris (la faute à un début de saison en demi-teinte et à un âge déjà avancé), ses performances restaient néanmoins scrutées avec attention. Pas à son aise dans les Pyrénées, où il concède beaucoup de temps aux autres leaders, il connait les affres d’une chute lors de l’étape qui mène les coureurs à Rodez. Ensanglanté, le cuissard largement déchiré, il décide de continuer la course, s’attirant par son courage les louanges du Patron en personne, François Hollande en visite sur le Tour et désireux de faire l’éloge de ceux qui en bavent. Depuis, le coureur d’AG2R, recouvert de pansements à tel point qu’il paraît parfois momifié, traîne en queue de peloton, grimaçant. Désormais cinquantième du général, il se contentera de rallier Paris, et compte tenu de son état, ce sera aussi méritoire que sa deuxième place en 2014.

De façon plus inattendue, le vainqueur de l’an passé, le Sicilien Vicenzo Nibali, a lui aussi vécu une semaine difficile. Alors qu’on l’attendait grand gagnant de la première semaine, il avait déjà déçu, concédant du temps à ses rivaux sur un parcours que l’on pensait taillé pour lui, et abordant les Pyrénées avec un débours de déjà plus de deux minutes sur Christopher Froome. Il a totalement craqué dès la première arrivée au sommet, à la Pierre-Saint-Martin, perdant a priori toutes ses chances de podium. Mais le Requin de Messine a de la ressource, et s’est accroché les jours suivants. Mieux, même : il s’est permis d’attaquer, au Plateau de Beille et à Mende, à chaque fois sans résultat, avant de parvenir à reprendre une trentaine de secondes à ses concurrents lors de l’étape arrivant à Gap. Onzième après l’arrivée à Cauterets, il pointe désormais à la huitième place, à sept minutes et quarante-neuf secondes de Christopher Froome. C’est encore très loin, c’est vrai.


2)      Froome : haters gonna hate

Car Christopher Froome a véritablement assommé la concurrence, dès mardi après-midi, lors de l’étape qui menait le peloton de Tarbes jusqu’à la Pierre-Saint-Martin. Lors de l’ascension finale, longue de quinze kilomètres, le Britannique a fait rouler ses hommes, faisant craquer successivement Nibali et Contador. Son attaque, à un peu plus de six kilomètres de l’arrivée, lui a permis de décramponner le dernier de ses adversaires à s’être encore accroché, Nairo Quintana et de s’adjuger l’étape avec une marge plus que confortales. A l’arrivée, les écarts ont été considérables : derrière Froome, solide maillot jaune, l’Américain Tejay Van Garderen pointe à deux minutes cinquante-deux, Quintana, troisième, à environ trois minutes, Valverde et Contador à plus de quatre minutes, et Nibali encore plus loin.


Froom' froom' !
Dans son style si particulier (assis sur son vélo, avec une cadence de pédalage frénétique rappelant parfois un enfant sur son tricycle, ses grands bras de mante religieuse littéralement aggrippés au guidon, coudes sortis et sa tête baissée), Froome, qui brigue désormais le surnom de Rhino, a reproduit à la Pierre-Saint-Martin un numéro de la dimension de ce qu’il avait déjà réalisé en 2013 à Ax 3-Domaines ou au Mont Ventoux. Déjà assez peu appréciée par la majorité du public français (en raison, pêle-mêle, de ses nombreuses victoires, de sa capacité à faire éclore au plus haut niveau des coureurs sur lesquels personne n’aurait misé un kopeck ou encore du vieil l’antagonisme franco-anglais), son équipe, la  toute-puissante Sky, n’arrangeait pas son cas : en plus de la démonstration de Froome, son équipier Richie Porte se classait deuxième, coiffait Quintana dans les derniers hectomètres, et un troisième larron, Geraint Thomas, accrochait le top 10.

Dans ce petit monde très agité qu’est le Tour de France, cette performance suffit à faire grimper la température d’une dizaine de degrés. En cause, bien sûr, les soupçons de dopage pesant sur la formation britannique. L’ensemble de la presse française a fait part de son scepticisme, au lendemain du numéro de Froome à la Pierre-Saint-Martin, au point que ce dernier réplique en tançant vertement Laurent Jalabert et Cédric Vasseur, deux anciens coureurs français au passé controversé qui officient désormais en tant que commentateurs sur France Télévisions. La pression continua à monter lorsque Froome, après l’arrivée à Mende, se plaignit d’avoir été aspergé d’urine par un spectateur qui l’aurait traité de dopé puis lorsque son lieutenant Richie Porte affirma avoir été frappé par un autre supporter quelques jours plus tôt. Suffisant pour que l’équipe demande une protection policière – et on vit, au matin de la quinzième étape, un groupe de flics entourer le bus de la Sky au départ de la course. Pour ne rien arranger, la Sky annonça avoir été victime d’un piratage informatique et déplora le vol de nombreuses données confidentielles liées à plusieurs de ses coureurs, dont Froome. Sans qu’on sache qui ait dirigé le hack de l’équipe, dans la foulée, plusieurs vidéos se mirent à fleurir sur Youtube, montrant Christopher Froome, en 2013 dans le Ventoux, avec, en incrustation, toutes ses données en terme de puissance, de respiration, de fréquence cardiaque – et évidemment, l’absence de changement du rythme de son cœur, après une attaque, relança l’éternelle polémique sur l’usage de vélos électriques dans le peloton.


3)      Le trolling permanent 

Voldemort a une jolie paire de lunettes.
Mais ce n’était pas tout, et dans la canicule du mois de juillet, tout semblait concorder pour accentuer l’atmosphère peu à peu irrespirable de ce Tour de France. D’abord, il y eut le retour du seul baron de la drogue a avoir remporté sept Tours de France, l’Américain Lance Armstrong, dit le Boss, vainqueur de l’épreuve entre 1999 à 2005 et depuis déclassé pour dopage en cartel organisé. Le retraité banni avait fait part il y a de longs mois de sa volonté de disputer la course, seul, en faisait route avec une journée d’avance sur le peloton, pour récolter des fonds au profit de la lutte contre le cancer (la seule voie dont il puisse rêver pour sa réhabilitation). Les organisateurs comme la Fédération internationale s’étaient montrés très sceptiques à cette perspective, ne cachant pas leur désir de voir le Texan renoncer à son projet, tant son nom reste aujourd’hui associé aux désormais traditionnelles zeures-les-plus-sombres de la Grande Boucle.

Finalement et façon assez prévisible, se sentant assez peu en odeur de sainteté, Armstrong décida de ne parcourir que deux étapes. Mais son arrivée ne pouvait pas plus mal tomber : juste après la démonstration de Christopher Froome. Invité à se prononcer sur son lointain successeur et à détailler leurs similitudes (deux coureurs qui ont connu à la fois une maladie et une transformation profonde, deux coureurs aux équipes surpuissantes en montagne, deux coureurs à la fréquence de pédalage très importante, deux coureurs qui ont en leur temps gagné le Tour en l’écrasant), il se contenta de botter en touche, s’affirmant incapable d’émettre une opinion sur le supposé dopage de Froome et des Sky, réponse de normand qui s’avéra, aux yeux de la presse, valoir une accusation - et quoi qu'il en soit, par sa seule présence, Armstrong fait encore figure de menace réelle pour l'image médiatique de la course, surtout quand il égratigne à son tour le passé de gloires du cyclisme français (Hinault et Jalabert) au détour d'une interview donnée à la presse régionale.

Une autre légende vivante du dopage des années 2000 a également accompli un retour trollesque sur le Tour cette année : le Danois Michael Rasmussen, double vainqueur du classement de la montagne, et qui portait le maillot jaune en 2007 avant d’être mis hors course par son équipe pour infraction aux règles de localisation des coureurs durant sa préparation, alors qu'il était en passe de remporter le Tour de France (cette disqualification avait profité au jeune Contador, qui avait récupéré le maillot jaune, résisté à Evans dans le dernier contre-la-montre et remporté son tout premier Tour, un braquage). Présent cette année sur la Grande Boucle en qualité de consultant pour un journal danois, Rasmussen, qui fait aujourd’hui figure de repenti désireux de collaborer main dans la main avec les autorités, a lui aussi ravivé, par la simple évocation de son nom, le souvenir des pires années de triche de la course. Invité, comme Armstrong, à se comparer au maillot jaune Christopher Froome (avec lequel il partage, outre le fait d’être les deux seuls coureurs à avoir réellement dominé Alberto Contador sur un Grand Tour, une maigreur impressionnante), il a lui aussi botté en touche. Néanmoins, le fait qu’il se soit installé, pour donner son interview, devant le bus des Sky a une fois de plus été abondamment commenté.

Oleg Tinkoff, le Bernard Tapie russe.
Dans la foulée de ces deux revenants et sans parler de la victoire d’étape, à Gap, de Ruben Plaza Molina, ancien inculpé de la mythique affaire Puerto, c’est tout le monde qui a semblé péter un peu un plomb durant cette deuxième semaine de course. Ainsi, l’Argentin Sepulveda a sans doute été sanctionné de l’exclusion la plus ubuesque de l’histoire récente de la course : victime d’un incident mécanique lors de la quatorzième étape, il a voulu s’arrêter à hauteur de sa voiture pour être dépanné. Manque de pot, celle-ci ne le remarque pas et continue sa route. Ni une ni deux, le grimpeur monte dans la première voiture qui arrive à sa hauteur, en l’occurrence celle de l’équipe AG2R, et revient ainsi à auteur de son mécanicien, ce qui est évidemment interdit par le règlement du Tour - il est viré de la course dès l'arrivée. On a aussi pu compter sur Oleg Tinkoff pour faire le show cette semaine : le patron de l’équipe de Contador (dans laquelle un mécanicien a été suspendu après avoir balancé un bidon à un cameraman de France Télévisions, une autre histoire de grosse chaleur), adepte du trash-talking et réputé bon client en interview, a profité de chaque micro tendu pour balancer de la punchline au kilomètre, assimilant ici les entraîneurs français à des communistes, proposant là de faire payer le public qui assiste à la course ou proposant encore un boycott du Tour par les principales équipes l'an prochain, et délivrant sa prose quotidiennement sur Twitter. Mais le meilleur tweet du Tour, pour le moment, est incontestablement l’œuvre de Richie Porte. Immense troll devant l’éternel, le coéquipier de Christopher Froome s’est permis de narguer l’ensemble des sceptiques en postant au soir de sa deuxième place à la Pierre-Saint-Martin un extrait vidéo montrant Mister Bean adressant des doigts d’honneurs à la foule.


4)      Sagan le Magnifique

Malgré ses efforts, Oleg Tinkoff n’est pas le représentant de son équipe qui a eu le droit à la plus grande attention médiatique cette semaine. Ce n’est même pas le leader de sa formation, Alberto Contador, en difficulté à la Pierre-Saint-Martin mais apparu en forme ascendante depuis. C’est Peter Sagan, maître artificier surprise de ce 102ème Tour de France. Suite à la disparition de son équipe l’an passé, il avait été recruté en grande pompe par la Tinkoff pour cette saison. Son entame d’année, délicate, lui avait valu les foudres d’Oleg le fantasque, mais il s’était accroché, remportant une étape à Tirreno-Adriatico, une autre au Tour de Suisse, ainsi qu’une victoire au général du Tour de Californie. A l’entame de ce Tour de France, la question se posait de savoir comment le coureur slovaque allait pouvoir cohabiter avec Alberto Contador dans un même groupe de neuf coureurs, chacune des deux vedettes poursuivant un objectif bien distinct (le classement général pour Contador, le classement par points pour Sagan).

Bonjour vitesse.
Inférieur à André Greipel ou Mark Cavendish dans les sprints en première semaine, Sagan a changé de tactique entre les Pyrénées et les Alpes, en s’échappant trois jours de suite, faisant le plein de points aux sprints intermédiaires et réussissant de bons classement à l’arrivée, de quoi creuser un écart significatif sur ses poursuivants directs et s’adjuger, déjà et de façon quasi certaine, le maillot vert à une semaine de l’arrivée à Paris. De fait, il n’a privé Contador d’aucun équipier, et s’est rendu disponible pour travailler en troisième semaine pour son leader. Un point noir, hélas : il n’a pas gagné d’étape, accumulant les places d’honneur avec une assiduité poissarde quasiment jamais vue dans l'Histoire du Tour (en seize étapes déjà courues cette année, il s’est classé onze fois dans les cinq premiers, dont cinq fois second).

Les Français adorant les perdants, surtout quand ils ont du style, ils se sont depuis longtemps entichés du Slovaque, personnage extrêmement spontané dans la vie civile et plein d'audace sur le vélo : à ce titre, sa descente de La Rochette, authentique numéro de virtuose où il bat de vingt secondes un Nibali pourtant réputé meilleur descendeur du monde et à ce moment en train d'attaquer le groupe des favoris, est instantanément devenue un classique. Sur ce coup-là Sagan a réussi à lâcher tous ses compagnons d'échapées, comme pour les punir de ne pas avoir collaboré avec lui dans la montée, mais avait échoué à revenir sur Ruben Plaza, et finalement dû se contenter de la deuxième place. Sa seizième en quatre Tours de France, ce qui laisse songeur sur ses possibilités à améliorer ce record de l'ère moderne dans les prochaines années, surtout compte tenu de ce qu'il n'a encore que vingt-cinq ans. Trois jours plus tôt, déjà, il avait bien pensé tenir le Graal, en se détachant dans les derniers hectomètres de l'étape de Rodez en compagnie du Belge Greg Van Avermaet, considéré jusqu'alors comme le loser absolu des dix dernières années, mais contre toute attente, Van Avermaet lui avait résisté pour finalement s'imposer, au sprint et rompre ainsi sa propre spirale négative.

Le lendemain, loin d'être abattu, Sagan fait partie de l'échappée qui va au bout, à Mende. S'il ne peut jouer la victoire sur les difficiles pentes de la montée Laurent-Jalabert, s'affaçant derrière le vainqueur Cummings et les duettistes Pinot et Bardet, il termine néanmoins cinquième, devançant des coureurs présumés meilleurs grimpeurs que lui. Rebelote vers Valence, où il initie une échappée à nouveau en compagnie de Pinot et quelques autres comparses. Pas découragé quand le peloton les reprend, loin de l'arrivée mais sprint intermédiaire en poche, il se mêle ensuite à la lutte pour la victoire et se classe quatrième derrière Greipel, Degenkolb et Kristoff, et repart à l'attaque dès le lendemain, pour ces quelques vains virages de poète dans la descente de La Rochette. On a présenté, au début de la course, Froome, Contador, Nibali et Quintana comme les Quatre Fantastiques. A côté d'eux, le cyclisme de Peter Sagan semble parfois tenir du Surfeur d'Argent.

Deuxième victoire d'étape pour Purito Rodriguez, pas venu pour rien cette année.




















Dans la roue de Sagan, quelques autres coureurs se sont distingués cette semaine, au premier rang desquels le Catalan Purito Rodriguez, déjà vainqueur en haut du Mur de Huy en début de Tour, et qui a récidivé, sous une pluie battante, en haut du Plateau de Beille après une échappée au long cours. Purito se replace ainsi dans la lutte pour le maillot à pois de meilleur grimpeur, dont il avait déjà fait son objectif l’an passé, battu par Nibali et surtout par le Polonais Rafal Majka. Majka, d’ailleurs, a lui aussi remporté son étape, à Cauterets, redonnant le sourire à la formation Tinkoff au lendemain de la défaillance d’Alberto Contador dans l’ascension de la Pierre-Saint-Martin et de l'annonce du cancer d'Ivan Basso (opéré avec succès). Vainqueur au sprint à Valence, l’Allemand Greipel a confirmé son statut de meilleur sprinteur de ce Tour 2015 pendant que Stephen Cummings s’est imposé à Mende, mettant son équipe, la Sud-Africaine MTN-Qhubeka, sur le devant de la scène le jour du Mandela Day.


5)      Les Alpes arrivent

Les pavés sont passés depuis presque deux semaines, les étapes propices aux bordures depuis longtemps également, tout comme les contre-la-montre, les arrivées pour puncheurs et désormais les Pyrénées. Ne restent plus, pour les coureurs du Tour, que cinq jours de course, dont quatre dans les Alpes et la traditionnelle arrivée aux Champs-Elysées dimanche. Ces quatre étapes alpines seront autant d’occasions, pour les favoris, d’attaquer Christopher Froome. Ainsi, mercredi, l’enchaînement redouté du Col d’Allos, de sa descente extrêmement technique et de la difficile montée vers Pra-Loup (où Merckx avait perdu le Tour en 1975) offrira aux audacieux une première opportunité. Dès le lendemain, une étape ralliant Saint-Jean-de-Maurienne donnera une autre occasion d’en découdre aux leaders, avant, vendredi, l’étape reine de ce Tour qui arrivera à la Toussuire via le Glandon et le Mollard, et enfin, samedi, les cultissimes vingt-et-un lacets de l’Alpe d’Huez.

Dans l’absolu, et compte tenu de la forme affichée par Froome depuis le départ du Tour, il faudrait que ses adversaires l’attaquent très tôt et de concert pour éliminer ses équipiers, avant de poursuivre leur technique de harcèlement dans la vallée pour l’épuiser, voire dans l’idéal le mettre hors d’état de nuire avant même les dernières ascensions. Ce plan, en théorie parfait, se heurte à trois obstacles : d’abord, il n’est pas à exclure que Froome et son équipe soient suffisamment forts pour résister aux offensives de leurs adversaires. Ensuite, il nécessiterait des alliances entre équipes concurrentes, objet de fantasme récurrent des aficionados mais très rarement observées dans les faits (rien sur le Tour depuis les offensives du binôme Contador – Sanchez en 2011), en grande partie parce que les leaders, en bonnes machines à gagner qui se flairent et se reconnaissent les uns les autres, ne s’accordent, entre eux, qu’une confiance très limitée. Enfin, il faut prendre en considération que tous les coureurs qui suivent Froome au classement général ne partagent pas les mêmes objectifs.

Chris Froome and The Gang.

D’un côté, il y a les offensifs. Ce sont les coureurs qui visaient ouvertement la victoire finale sur ce Tour et auxquels Froome a asséné un véritable coup de massue mardi dernier à la Pierre-Saint-Martin : les Trois Fantastiques restant, Quintana deuxième à plus de trois minutes, Contador cinquième à près de quatre minutes et demie et Nibali, huitième à presque huit minutes. Leurs ambitions initiales et leurs statuts leur interdisant de sa satisfaire d’un accessit, ces trois coureurs sont attendus comme les grands animateurs des Alpes, où ils auront à se montrer à la hauteur de leur réputation d’infatigables attaquants. Ils ont d’ailleurs déjà commencé à titiller Froome, dans l’ascension du Plateau de Beille (tous les trois chacun à son tour), à Mende (Nibali et Quintana) ou sur la route de Gap (Contador puis Nibali). Sachant que ce que l’on attend d’eux est ni plus ni moins que de renverser un Tour qui semble déjà promis à Christopher Froome, on devrait les voir souvent à l’offensive durant cette dernière semaine de course. On peut leur adjoindre Alejandro Valverde, coéquipier de Quintana au sein de l’équipe Movistar, et actuel quatrième au général (son classement final l’an dernier), qui permet à son équipe de disposer de deux cartes quasi-maîtresses pour emballer la course.

Face à eux, les défensifs. Outre Geraint Thomas, septième du classement général et attaché, en tant que coureur de la Sky, à la protection de Froome, d’autres coureurs pourraient bien faire le jeu du maillot jaune : ceux qui sont déjà bien contents d’être là, qui effectuent le meilleur Tour de leur carrière et penseront surtout à défendre leur classement actuel plutôt qu’à attaquer Froome. Il s’agit du Hollandais Robert Gesink (sixième) et de l’Américain Tejay Van Garderen (troisième). Si Contador, Nibali ou Quintana réussissait à éliminer les lieutenants de Froome vers Saint-Jean-de-Maurienne ou la Toussuire, ces deux coureurs pourraient très bien servir de garde rapprochée de circonstance au Britannique pour empêcher les Fantastiques de prendre le large. Mais ça, on le verra à partir de mercredi.


samedi 18 juillet 2015

La Loi de Murphy 4 : Ces quelques films qui nous restent d'elle


Dans Uptown girls (Filles de bonne famille, 2003)


Cinq ans et demi après sa mort, la plupart des films dans lesquels a joué Brittany Murphy ont déjà (et ce de façon plus ou moins méritée) disparu dans les limbes de l’oubli. Dans une filmographie qui voit essentiellement alterner le navet (Pour le meilleur et pour le rire, Ecarts de conduite) et le nanar (The Prophecy II, Fugue), il y a malgré tout quelques films à sauver. Ainsi, à défaut d’avoir marqué l’histoire du cinéma, la comédie Uptown Girls dont elle tient la vedette n’est pas complètement indigne. Le drame choral The Dead Girl non plus.

Quand on  la retrouve dans des productions de meilleure facture, c’est souvent dans des rôles très secondaires. Ainsi, si le road-movie trash Freeway vaut le détour, on n’y aperçoit Brittany Murphy que durant deux petites scènes (elle joue une détenue lesbienne et héroïnomane). De la même façon, dans Sin City (film acclamé par la critique s’il en est), son personnage émouvant de serveuse au cœur d’artichaut n’est pas vraiment développé par le scénario, et ce sont Mickey Rourke, Bruce Willis, Rosario Dawson, Clive Owen ou encore Jessica Alba qui se taillent la part du lion. Même chose avec Une vie volée, où Brittany Murphy s’efface derrière Winona Ryder et Angelina Jolie, pas aidée, de surcroît, par le suicide de son personnage au milieu du film. Enfin, dans Happy Feet, son plus gros succès public, son visage n’apparaît pas une seconde : il s’agit d’un film d’animation dont les personnages sont des manchots chanteurs, et Brittany, tout comme ses partenaires (Robin Williams, Elijah Wood ou Nicole Kidman), se cantonne au doublage.

Dès lors, ne restent qu’une poignée de rôles suffisamment développés pour tenter de dresser un portrait de l’actrice. J’en ai choisi cinq, qui montrent, chacun à leur façon, cinq facettes différentes du jeu de Brittany Murphy. Les voici présentés par ordre chronologique.




Clueless (1995, Amy Heckerling)

Avec son esthétique années 90 devenue très rapidement mortellement ringarde, il n’est pas évident pour quiconque ne l’a jamais vu de se dire que ce film fut en son temps un véritable objet de culte (encore aujourd’hui adoré par une génération entière d’adolescentes devenues trentenaires). Reprenant vaguement l’argument d’un roman de Jane Austen (Emma) et l’adaptant façon teen-movie, Clueless raconte le quotidien d’une richissime adolescente, Cher, déterminée à améliorer le quotidien de ses proches, mais qui en oublie parfois son propre bonheur.

L'adolescence est une période douloureuse, on ne le dira jamais assez.
Si le second degré faussement candide de la voix off de l’héroïne fait souvent mouche, et si c’est un vrai bonheur de retrouver l’immense Paul Rudd (alors au tout début de sa carrière) dans un rôle de jeune écolo lecteur de Nietzsche, force est de constater que Clueless atteint par moment des sommets de nunucherie - et c’est bien pour ça qu’on l’aime, d’ailleurs. Gloire soit donc rendue à Brittany Murphy, qui, pour son premier véritable rôle au cinéma, endosse l’essentiel des responsabilités comiques du film. Brune (voire parfois vaguement rousse), boulotte, elle incarne Tai, la nouvelle venue au lycée, que Cher, désireuse de réaliser une bonne action, va entreprendre de relooker. Car oui, en 1995, Brittany Murphy est encore la bonne copine moche qui sert de caution burlesque à un film dont l’efficacité repose avant tout sur le dialogue.

Toute sa prestation est un numéro de funambule, il s’agit d’en faire le plus possible sans jamais en faire trop. Grimaces, glissades, maladresse, gaffes, naïveté, incompréhension, aplomb, contretemps permanent, toute la panoplie de l’actrice comique y passe, et la maîtrise de celle qui n’a alors que dix-sept ans est tout simplement bluffante. Véritable trublion au milieu de partenaires finalement assez sages (ou limités), il faut la voir danser toute seule à une fête, se casser la figure dans les escaliers ou éclater de rire pour un rien, le tout en écarquillant en permanence ses grands yeux, à mi-chemin entre l’émerveillement et la terreur, pour mesurer d’où partait celle qui ferait ensuite fantasmer toute l’Amérique. Trop brièvement, hélas.



Don’t say a word (2001, Gary Fleder)

Don’t say a word (Pas un mot en VF) est un thriller psychologique comme il s’en tournait beaucoup à Hollywood à la fin des années 90 et au début des années 2000. Un Michael Douglas sur le retour y incarne un psychiatre de génie dont la fille est subitement enlevée par une bande de malfrats. Ceux-ci la relâcheront seulement si Douglas parvient à obtenir une information de la part d’une de ses patientes, la jeune Elizabeth. Problème : celle-ci est une frappadingue de première, qui se réfugie dans le mutisme et n’a pour ainsi dire connu que l’internement depuis la mort de son père, dix ans auparavant.

Une poupée et une autre poupée.
























Je vais être sincère : si on peut lui reconnaître une certaine efficacité, Don’t say a word n’a à peu près aucune originalité. L’hôpital est miteux à souhait, la gamine kidnappée est rudement futée, le psy vit dans les beaux quartiers avec une femme de vingt ans de moins que lui et le personnage incarné par Sean Bean meurt à la fin. Au milieu de cet océan de clichés, Brittany Murphy incarne Elizabeth, la jeune femme internée pour démence, et c’est l’occasion pour elle de se livrer à l’un de ces numéros qu’Hollywood raffole (les barjots en clinique), à tel point qu’elle ne manqua que d’extrême justesse la nomination à l’Oscar de la meilleure actrice dans un second rôle.

Prête à tout pour faire croire à son personnage, n’hésitant pas à flirter avec le ridicule, elle tire un profit maximum de ses grands yeux et de ses gros cernes. La démence de son personnage passe également par ses mains, en perpétuelle agitation (ce qui est hélas lourdement souligné par une mise en scène peu inspirée), et sa voix, souvent cassée, perpétuellement agitée par un souffle incontrôlable. En face d’un Michael Douglas à l’expressivité tragiquement limitée par un récent lifting, c’est elle qui donne un corps (malade) au film. Considérablement amincie par rapport à ses débuts au cinéma, devenue blonde, elle exploite au mieux la folie douce qui habitait déjà tous ses rôles dans ce personnage de vraie psychopathe. C’est, à vrai dire, la meilleure raison de revoir le film.


Spun (2002, Jonas Akerlund)

Dans la lignée de Requiem for a dream (dont il évite l’aspect pontifiant) et de Trainspotting (duquel il n’a pas emprunté le populisme), Spun est un film méconnu sur l’univers de la drogue et des drogués. Prenant pour cadre une petite ville du milieu des Etats-Unis, il s’attache à suivre les pérégrinations d’une bande de junkies. Première réalisation du Suédois Jonas Akerlund, venu du clip, le film réunit un casting au label très « indé » : Jason Schwartzman (acteur fétiche de Wes Anderson), John Leguizamo (vu, entre autres, dans L’Impasse et dans Extravagances) et Mickey Rourke (alors en pleine traversée du désert) en sont les principales têtes d’affiches.

Parmi eux, Brittany Murphy fait figure d’atout charme. La mue entamée au tournant des années 2000 est à présent terminée, et l’actrice, dont tout le monde a oublié qu’elle fut un jour brune, a désormais un corps de rêve. Mais son talent à jouer les filles barrées n’a pas disparu, et dans ce rôle d’allumeuse sous métamphétamine, son sens du timing et de la répartie fait à nouveau merveille. Véritable reine de cœur d’une fable macabre et caustique sur l’univers des camés, elle prend sur elle l’ensemble de la tension érotique. Davantage que ses tenues (bimbo, voire cagole) ou que la scène de pool-dance qu’elle offre, ce sont ses mimiques, ses regards, son jeu permanent avec ses lèvres qui créent le désir chez le spectateur, le tout sans que son talent pour la comédie pure en soit affecté. Ainsi, qu’elle se dispute avec Mickey Rourke, qui joue son compagnon, qu’elle pique une crise d’hystérie parce que son chien est devenu vert ou qu’elle soliloque à côté de Jason Schwartzman qui la conduit dans la nuit, son investissement total fait mouche à chaque fois.

Le fameux coup du haut multicolore.
Intéressant malgré une réalisation trop souvent hystérique, Spun vaut avant tout grâce aux numéros réalisés par ses comédiens. Amorçant son virage vers des rôles sexy, Brittany Murphy n’est pas celle qui s’en sort le moins bien.



8 Mile (2002, Curtis Hanson)

Projet construit autour du rappeur Eminem, dont il s’agissait de marquer les débuts au cinéma, 8 Mile avait tout pour être un navet ultime, dans la lignée des nombreux films sur et/ou avec des stars de l’industrie musicale réalisés au début des années 2000 (Glitter avec Mariah Carey, Crossroads avec Britney Spears, Réussi ou mourir avec 50 Cent…). Il n’en a rien été. Porté par un scénario qui le tire davantage vers le film social (le quotidien dans le ghetto de Detroit) que la success story (l’ascension, dans un monde du hip-hop dominé par les Noirs, d’un prodige blanc du rap), et une réalisation toute en sobriété de Curtis Hanson (à qui on doit entre autres l’oscarisé L.A Confidential), 8 Mile échappe à tous les écueils attendus, pour se révéler, à la surprise générale, l’un des meilleurs films hollywoodiens des années 2000.

Eminem, plus ou moins dans son propre rôle, réussit brillamment à transposer sur grand écran l’énergie qu’il déployait dans ses clips, et le reste du casting est au diapason, de Mekhi Phifer (Urgences) qui incarne son meilleur ami, à Kim Basinger, dans le rôle de la mère indigne. A leurs côtés, Brittany Murphy campe Alex, une vamp des banlieues qui va séduire l’apprenti rappeur, le tromper puis finalement lui redonner l’énergie nécessaire pour croire en lui, sans cependant que le versant amoureux de l’intrigue connaisse une fin réellement heureuse. Si, avec n’importe quelle autre comédienne, le récit aurait pu sembler convenu, Brittany Murphy parvient à charger son personnage d’une aura extrêmement trouble qui offre une réelle valeur ajoutée au film. Si son regard est une nouvelle fois chargé de cette démence qui est devenu sa marque de fabrique, ce halo de folie est ici entièrement détourné à des fins érotiques, et 8 Mile la voit composer son personnage le plus ouvertement sexuel. C’est bien simple, à chaque fois qu’elle apparaît à l’écran, elle pue littéralement le sexe, transformant son rôle de simple pétasse en cas d’école de femme fatale.

L'apogée d'une carrière.
Quelques moments mémorables, jalonnent le film. La scène de baise devenue instantanément culte dans l’usine où travaille le personnage d’Eminem. La discussion des deux devant une maison en train de brûler, petit monument de sensualité tranquille. Leurs longs échanges de regards, muets et ponctués de doigts d’honneur qui disent ce que les personnages seraient incapables d’exprimer avec des mots. 8 Mile est le film qui a failli faire de Brittany Murphy une véritable star. Le revoir, c’est se demander, une fois de plus, ce qui a fait que sa carrière a merdé. Et c’est, une fois de plus, ne pas trouver la réponse.



Love and other disasters (2006, Alek Keshishian)

Love and others disasters (sorti en France sous le catastrophique titre Love et ses petits désastres) est l’un des rares films de qualité à avoir été bâti autour de Brittany Murphy. Produit par un improbable tandem constitué de Luc Besson et David Fincher (ces deux-là se seraient donc un jour parlé…), réalisé par un Alek Keshishian principalement connu pour son documentaire In bed with Madonna, il s’agit d’une comédie romantique pure et dure, prenant pour cadre Londres, et s’inscrivant sous le haut patronage de Diamant sur canapé et de Coup de foudre à Notting Hill (les deux films préférés des héros). Brittany Murphy incarne Emily Jackson, que des scénaristes visiblement sadiques ont absurdement choisi d’affubler de l’immonde sobriquet « Jacks », une assistante au sein du prestigieux magazine de mode Vogue, qui vit en colocation avec un jeune homme homosexuel et fleur bleu.

Brune again.
Tous les codes de la comédie romantique sont présents (quiproquos, mises en abyme, idéalisation cucul la praline de l’amour), et l’énergie déployée par le film, à défaut de renouveler le genre, est réjouissante de bout en bout. Brittany Murphy, redevenue brune pour l’occasion, revient à ses premières amours comiques, mais a ici l’occasion d’incarner un personnage plus fouillé qu’à ses débuts, servant autant de moteur comique (son abattage est considérable) que de vecteur d’identification (quand va-t-elle se rendre compte que le jeune Argentin qui lui plait tant n’est pas homosexuel ?). Le film repose en effet à peu près autant sur sa performance (on la voit ivre, parlant l’espagnol, dansant le tango) que sur sa plastique (ses différentes tenues sont l’occasion d’un véritable défilé de mode, quand elle n’apparaît pas nue ou en sous-vêtements).

Jamais dupe de son personnage de jeune femme futile au grand cœur, Brittany Murphy fait regretter que davantage de scénarios de ce type ne lui ait pas été proposés, tant elle se fond avec aisance, elle l’Américaine, dans le cadre londonien de ces comédies romantiques si à la mode au début des années 2000. Bien rythmé, bien dialogué, Love and other disasters lui offre un cadre idéal pour déployer l’ensemble de ses talents, et montrer qu’elle est capable d’assumer sur ses seules épaules la légèreté et la séduction indispensables à la réussite de ce type de films.



L'ensemble du dossier consacré à Brittany Murphy est disponible sur cette page. Pour retourner à l'article précédent (Le Biopic qui fout la honte), cliquez ici, pour vous rendre sur le suivant (Harley Quinn ou le chef d'oeuvre inexistant), cliquez .


lundi 13 juillet 2015

Tour de France 2015 : Que retenir au bout d'une semaine de course ?

Cette édition du Tour était particulièrement attendue du fait de son tracé inhabituel (très peu de contre-la-montre) et de son plateau quatre étoiles (les Quatre Fantastiques que sont Alberto Contador, Vicenzo Nibali, Christopher Froome et Nairo Quintana sont pour la première fois alignés au départ d'une même course). Aujourd'hui, le peloton a connu son premier jour de repos depuis le départ d'Utrecht, le 4 juillet dernier. L'occasion de revenir en cinq points sur ce qu'on a pu observer depuis le début de l'épreuve. 


Les équipes des leaders à la manoeuvre : Katusha pour Rodriguez, Tinkoff pour Contador,
Movistar pour Quintana et Sky pour Froome.


1) Le succès du parcours

Il y a quelques années, la première semaine du Tour était invariablement marquée par une succession ininterrompue d’arrivées aux sprints, permettant généralement un affrontement entre Mario Cipollini et Erik Zabel, les deux plus grosses pointures des années 90. Depuis l’arrivée de Christian Prudhomme aux commandes, ce temps est révolu. Désormais, l’objectif avoué est de multiplier les pièges, et donc les moments où la course peut se jouer, avant même les premières étapes de montagne, ce qui incite les équipes des principaux leaders à prendre les choses en main dès les premiers jours de course. On a ainsi souvent vu la Tinkoff d’Alberto Contador à la manœuvre, tout comme Sky pour Christopher Froome, BMC pour Tejay Van Garderen ou Astana pour Vicenzo Nibali.

En conséquence directe, en neuf étapes, il n’y a eu que deux arrivées massives, qui ont vu la victoire d’habitués : André Greipel à Amiens (sa huitième victoire sur le Tour) et Mark Cavendish à Fougères. Le reste des étapes a donné lieu à l’écrémage attendu : bordures dès la première étape en ligne (également remportée par Greipel), arrivées pour puncheur au Havre, à Mûr-de-Bretagne et bien sûr à Huy, et constitution d’un groupe d’hommes forts sur l’étape des pavés. En conséquence, le classement général est déjà bien décanté : le dixième est déjà à plus de deux minutes du maillot jaune, le vingtième à quatre minutes et demie. Les deux contres-la-montre (individuel à Utrecht, par équipes dans le Morbihan) ont également contribué à creuser les premiers écarts entre favoris.

Au sujet des pavés, un petit bilan s’impose. Alors qu’ils n’avaient fait qu’une incursion entre 1992 et 2010 (en 2004, avec deux minuscules secteurs, qui avaient pourtant ôté tout espoir de victoire finale à Iban Mayo), ils ont été au programme trois fois en six ans, dont deux de suite : cette année et l’année dernière, pour trois résultats différents. En 2010, alors qu’il y avait finalement assez peu de kilomètres à parcourir sur les pavés, on avait pourtant assisté à la mise hors jeu du troisième et du quatrième de l’édition précédente de la Grande Boucle : Lance Armstrong, qui avait perdu près de trois minutes en raison d’une crevaison, et Frank Schleck, victime d’une fracture de la clavicule après une mauvaise chute, et qui abandonnait – devant, Andy Schleck et Cadel Evans terminaient dans le premier groupe, réglé par Thor Hushovd, tandis que Menchov, Vinokourov et Wiggins perdaient moins d’une minute, et Contador à peine plus. 2014 avait vu, sous une pluie diluvienne, le maillot jaune Vicenzo Nibali réussir un coup de force impressionnant, en faisant rouler à bloc son équipe, en se montrant supérieur à bon nombre de spécialistes tels que Fabian Cancellara, Peter Sagan ou Sepp Vanmarcke, et en reléguant tous ses adversaires pour la victoire finale à plus de deux minutes au classement général.

Quand les pavés transforment le Tour de France en Paris-Dakar...
Malgré un nombre de secteurs aussi important, cette année, l’écrémage a été nettement moindre : les quatre grands favoris, Froome, Contador, Nibali et Quintana terminant dans le groupe de tête. Néanmoins, il ne s’agit pas de considérer l’étape comme un échec pour les organisateurs. Le responsable du tracé du Tour, Thierry Gouvenou, avait annoncé, l’année dernière, vouloir faire de la célèbre Trouée d’Arenberg, plus illustre secteur pavé de la classique Paris-Roubaix, l’Alpe d’Huez du Nord de la France. Quand on sait que l’ascension vers la célèbre station de ski est la montée la plus prisée de la course au point d’être le théâtre d’une arrivée au sommet tous les deux ans, on peut imaginer que le recours aux pavés a de bonnes chances de devenir quasi systématique, ce qui signifie immanquablement une certaine normalisation. Mais cette normalisation ne sera jamais une banalisation : l’évènement restera craint par de nombreux favoris, et la course, à défaut de s’y gagner, pourra toujours s’y perdre. Deux évolutions seront même vraisemblablement étudiées ces prochaines années : un passage sur les ribinoux, en Bretagne (ces routes de terres où se dispute chaque année le Tro Bro Léon, l’une des courses les plus enthousiasmantes de l’année, et où le cas technique posé par la logistique de la caravane du Tour pourrait poser problème) et la diversification de  l’emploi de secteurs pavés (l’hypothèse d’un tracé qui placerait ce type d’étapes en troisième semaine, par exemple, ou bien en tant que contre-la-montre).


2) Quelques jolis numéros

La première étape, un contre-la-montre individuel de près de quatorze kilomètres, avait donné le ton, avec une victoire de l’Australien Rohann Dennis, auteur de la prestation solitaire la plus rapide de l’Histoire du Tour et classé devant les trois plus grands spécialistes de la discipline que sont Cancellara, Tony Martin et Tom Dumoulin : pour s’imposer sur la moindre étape, il faudrait être extrêmement fort, tant le plateau est relevé cette année sur la Grande Boucle. Ainsi, on a eu le droit à quelques autres victoires pleines de classe : lors de l’arrivée au mur de Huy, Joaquim Rodriguez, en habitué des lieux (il y avait remporté la Flèche Wallonne en 2012) faisait parler son punch et résistait à Froome. Quelques jours plus tard, à Mûr-de-Bretagne, le Français Alexis Vuillermoz a confirmé son potentiel en devançant tous les favoris pour le classement général grâce à une attaque tranchante.

Alexis Vuillermoz en train de faire la nique à tous les favoris.

L’étape des pavés, qui menait les coureurs à Cambrai, a été l’occasion pour Tony Martin de rentrer un peu plus dans l’Histoire du Tour. Triple champion du monde du contre-la-montre, l’Allemand n’a de cesse de prouver, depuis trois ans, qu’il n’est pas qu’un expert de l’exercice chronométré. Auteur d’une chevauchée aussi épique que vaine en 2013 sur le Tour d’Espagne, où il n’avait été repris par les sprinters que vingt mètres avant la ligne d’arrivée, il avait connu une fortune meilleure l’année dernière, en s’imposant brillamment à Mulhouse au terme d’une longue échappée solitaire dans les Vosges. Cette année, c’est en sortant énergiquement du peloton dans le final de l’étape pavée qu’il a réussi à s’imposer, en profitant de l’absence d’équipiers pour les sprinters après les nombreuses cassures qu’il y avait eu plus tôt dans l’étape pour franchir la ligne en vainqueur et ravir le maillot jaune à Christopher Froome.


3) Les chutes

Le bonheur de Martin a été de courte durée. Deux jours plus tard, lors de l’arrivée au Havre, victime d’une chute dans le final, il est victime d’une fracture de la clavicule et doit abandonner. Il n’est pas le premier à avoir tâté le bitume cette année. Les images du spectaculaire carambolage de la troisième étape ont fait le tour de toutes les télés du monde pendant quelques heures. Le Français William Bonnet est tombé le premier, entraînant avec lui une vingtaine de coureurs, déclenchant bien malgré lui l’un des moments les plus déconcertants de la course jusqu’à présent : sa neutralisation pure et simple pendant une bonne vingtaine de minutes, l’ensemble des coureurs mettant en même temps pied à terre à une quarantaine de kilomètres  de l’arrivée, sur décision de la direction du Tour. L’évènement, aussi rarissime que commenté, s’explique par le fait que les dégâts étaient si considérables qu’ils monopolisaient l’ensemble du staff médical de la course, et que celui-ci ne pourrait intervenir si une autre chute venait à survenir.

Tony Martin mal en point.

Cette première chute massive a entraîné l’abandon de plusieurs coureurs de marque, dont le maillot jaune de l’époque, Cancellara, Simon Gerrans ou encore Tom Dumoulin. Tombé lui aussi ce jour-là, l’Australien Michael Matthiews, valeur montante du sprint mondial qui, s’il avait été en pleine possession de ses moyens, aurait fait figure de sérieux outsider sur l’étape du Havre, se traîne douloureusement en queue de peloton, souffrant de tous ses membres épatant de courage. Son compatriote Adam Hansen, l’un des coureurs les plus sympathiques du peloton, continue lui aussi la course sérieusement amoché, décidé à boucler son douzième Grand Tour consécutif, ce qui constituera le record de l’ère moderne du cyclisme.

Parmi les autres victimes de chutes, on trouve le sprinter français Nacer Bouhanni, déjà malheureux il y a quinze jours sur le championnat de France où il s’était retrouvé à terre, le Sud-Africain Daryl Impey qui avait porté le maillot jaune pendant deux jours en 2013, le Suisse Michael Albasini ou encore le néo-Zélandais Jack Bauer, tous contraints à l’abandon. Sans qu’il y ait eu pour eux de réelles conséquences au classement général ni de séquelles physiques importantes, plusieurs favoris ont également eu l’occasion de goûter de près l’asphalte des routes française : Nibali et Quintana ont été entraînés par Tony Martin dans sa chute, et Contador est lui tombé juste avant le départ de la septième étape.

Basso (à droite) annonçant sa maladie, accompagné par son leader Alberto Contador.
Enfin, il est impossible de ne pas mentionner Ivan Basso. Le deuxième du Tour en 2005 (troisième en 2004 et vainqueur du Tour d’Italie en 2006 et 2010), est lui aussi tombé pendant cette première semaine. Sa chute a réveillé une douleur aux testicules, le forçant à passer quelques examens complémentaires qui ont révélé qu’il souffrait d’un cancer. Il a évidemment quitté la course immédiatement pour se soigner chez lui, en Italie. Basso, âgé de trente-sept ans, disputait cette année le Tour en qualité de lieutenant d’Alberto Contador, qui, après avoir appris la nouvelle, a juré, en larmes, de lui ramener le maillot jaune. Le combat que s’apprête à mener l’Italien contre la maladie s’annonce au moins aussi rude, et beaucoup plus risqué. Qu’il guérisse vite.


4) Le retour des affaires de dopage

Depuis 1998 et l’affaire Festina, le Tour de France est immanquablement, ou presque, l’objet d’un regard particulièrement acéré de la part des spécialistes de la lutte antidopage. S’il y avait eu une accalmie en 2013 et 2014 (aucun coureur contrôlé positif sur la course), le fléau a fait sa réapparition cette année. La bonne nouvelle, c’est qu’il s’agit de cas très marginaux, et suffisamment flous l’un comme l’autre pour ne pas engendrer une vague massive de soupçons comme en 2006 (opération Puerto menée quatre jours avant le départ, déclassement de Landis) ou en 2007 et 2008 (exclusions successives de Vinoukourov, Rasmussen, Ricco, Schumacher et Kohl). Ces succès dans la lutte contre le dopage ne vont pas sans désagrément, l’entraîneur de la Française des Jeux, Julien Pinot relevant, ironique, que les coureurs de son équipe étaient tirés de leurs chambres pour un contrôle inopiné à onze heures du soir pendant qu’au même moment, l’ensemble des chroniqueurs sportifs s’enthousiasmait à propos de la victoire sous infiltration de Richard Gasquet sur Stan Wawrinka en quarts de finale de Wimbledon (les infiltrations sont interdites en cyclisme).

Le premier cas est celui du Hollandais Lars Boom, qui n’a pas été contrôlé positif mais a quand même été au centre d’une controverse qui a fait couler beaucoup d’encre dans les heures précédant le Grand Départ d’Utrecht. Vainqueur l’année dernière sur l’étape pavée d’Arenberg, il a rejoint cet hiver la sulfureuse équipe Astana, dirigée par Alexandre Vinokourov et au centre d’un certain nombre d’affaires de dopage depuis sa création (Vinokourov lui-même en 2007, Contador en 2010, Kreuziger en 2012, les frères Iglinsky en 2014). Deux jours avant le début de la course, le Mouvement Pour un Cyclisme Crédible, association d’équipes désireuse de combattre le dopage, demandait donc à Astana de ne pas aligner son coureur, dont le taux de cortisol s’était effondré, ce qui ne constitue pas une infraction en soi aux règles antidopage, mais un manquement au règlement intérieur du MPCC, plus sévère que celui de l’AMA. Dans l’incapacité de remplacer Boom, Astana refusait et s’excluait d’office de l’organisme, contribuant à attiser les tensions dans le peloton.

Luca Paolini a une amie blanche et excitante.

Un autre coureur a été au centre de la polémique : l’Italien Luca Paolini. Le coureur de l’équipe russe Katusha, spectaculaire vainqueur, fin mars, du plus beau Gand-Wevelgem de ces vingt dernières années, a été contrôlé positif à une substance très inhabituelle : la cocaïne. L’Italien a été exclu de la course sitôt que le résultat du contrôle a été rendu public, mais il est vraisemblable qu’il n’ait voulu jouer les Tony Montana qu’à titre récréatif, sans volonté d’améliorer ses performances. La sanction devrait donc être assez clémente, même si pour la carrière de Paolini, âgé de trente-huit ans déjà, elle pourrait être synonyme de clap de fin.


5) Froome déjà en jaune

Du côté des quatre Fantastiques, celui qui a produit la plus forte impression n’est autre que Christopher Froome. Déjà vainqueur il y a deux ans, le Britannique possède une avance déjà conséquente sur la plupart de ses rivaux et s’est surtout montré très costaud lors des rendez-vous les plus attendus, terminant deuxième derrière Purito Rodriguez à Huy où il prend pour la première fois le maillot jaune, et se montrant offensif sur l’étape des pavés, là où on l'imaginait plutôt perdre du temps. De plus, la belle prestation de sa formation, la Sky, lors du contre-la-montre par équipe, lui a permis de prendre une avance encore plus confortable sur ses principaux rivaux. Néanmoins, il ne paraît a priori pas non plus aussi imprenable qu’en 2013 : auteur d’un temps moyen sur le contre-la-montre d’Utrecht, il n’a pas été capable de répondre à l’attaque de Vuillermoz à Mûr-de-Bretagne.

Froome et la Sky lors du contre-la-montre par équipes. Une belle brochette de robots.
Derrière lui, Contador, à un peu plus d’une minute, est le mieux classé des trois autres Fantastiques. L’Espagnol, en quête de doublé après avoir déjà remporté le Tour d’Italie en mai, n’a pas été impérial, mais s’en sort correctement. Sa capacité à récupérer après les efforts effectués sur le Giro reste une grande interrogation : va-t-il monter en puissance au fur et à mesure de la course, ou au contraire s’éteindre peu à peu ? Encore plus loin, Nairo Quintana limite mieux les dégâts que Nibali : le Colombien est à deux minutes avant d’aborder la haute montagne, son terrain de prédilection, tandis que le Sicilien de l’équipe Astana, très attendu sur cette première semaine qu’on pensait taillée sur mesure pour lui permettre de creuser un bel avantage sur ses concurrents, a joué de malchance à plusieurs reprises. Victime des bordures en Zélande, il a échoué à semer les autres Fantastiques sur les pavés et a chuté au Havre avant de concéder quelques secondes aux autres Fantastiques à Mûr-de-Bretagne puis de voir sa formation réaliser une performance décevante lors du contre-la-montre par équipe.

Parmi les outsiders, Tejay Van Garderen, calé en deuxième position du classement général derrière Froome, et deuxième du dernier Dauphiné, ce qui est toujours un gage de bonne forme, est celui qui s’en tire le mieux, tandis que Purito Rodriguez, pourtant vainqueur à Huy, est déjà à presque quatre minutes, et que Thibaut Pinot, extrêmement malchanceux, a perdu tout espoir de podium. Le meilleur Français, Tony Gallopin, est onzième à deux minutes et une seconde de Froome, Barguil, Péraud, Bardet et Rolland sont loin derrière. Mais la montagne arrive dès demain, et pourrait tout remettre en question.


vendredi 10 juillet 2015

La Loi de Murphy 3 : Le Biopic qui fout la honte


Une affiche qui sent le chef d'oeuvre...

Quand Brittany Murphy est morte, en ce dégueulasse matin de décembre 2009, elle ne se doutait pas, la pauvre, qu’à l’instar d’un wagon de célébrités de seconde zone disparues précocement, elle ferait l’objet, cinq ans à peine après son décès, d’un biopic. Le biopic, c’est la biographie filmée, c’est-à-dire un film qui retrace la vie d’une sommité, ou qui revient sur son œuvre, ou qui s’attache à un ou plusieurs épisodes marquants de son existence. Si le genre a vu naître quelques véritables chefs d’œuvres (Last Days de Gus Van Sant sur Kurt Cobain ou Raging Bull de Martin Scorsese sur Jake LaMotta), il est généralement propice à un festival d’académisme, sans prise de risques artistique aucune, et où tout l’enjeu se situe sur la performance de l’acteur principal et son degré de mimétisme vis-à-vis de son modèle : ainsi, Jamie Foxx en Ray Charles ou Eddie Redmayne en Stephen Hawking ont trouvé, dans l’incarnation de modèles prestigieux, le plus rapide et le plus efficace des laissez-passer pour l’Oscar du meilleur acteur, tout en inscrivant leurs prestations dans des films à peu près nuls.

Heureusement, rien de tout ça dans The Brittany Murphy Story. Le biopic consacré à feue mon actrice préférée n’est pas seulement un film nul, loin de là. C’est surtout un authentique nanar de compétition, navrant de bout en bout – une heure vingt qui en paraît cinq. Tourné en seize jours et visiblement écrit en vingt minutes, il apparaît comme un hommage involontaire aux choix de carrière pas toujours judicieux de son héroïne, qui, si elle avait poursuivi sur la voie dans laquelle elle semblait s’engager avant de décéder bêtement, aurait vraisemblablement fini par échouer dans des productions de ce niveau. Reste qu’elle les aurait sûrement bonifiées par son talent, qui fait ici cruellement défaut.

Par où commencer ? Par le casting, peut-être. Quand le meilleur personnage est celui d’Ashton Kutcher (jeune premier à la mode au début des années 2000, héros de Hé mec, elle est où ma caisse ? et de L’Effet papillon, éphémère fiancé de Brittany Murphy qu’il avait rencontrée sur le tournage de Pour le meilleur et pour le rire et surtout connu pour avoir été marié à Demi Moore) qui doit ici apparaître une dizaine de minutes, forcément, c’est que quelque chose cloche quelque part. Et fatalement, quand on regarde le reste de la distribution (peu fournie), le bât blesse. L’acteur qui interprète Simon Monjack, le mari de Brittany, est une sorte d’hybride hagard de Jean-Luc Mélenchon et d’un ours en peluche, absolument incapable de faire sourdre la potentielle dangerosité de son personnage, et si la comédienne qui interprète la mère de l'actrice, Sherilyn Fenn (vue dans Twin Peaks), est légèrement meilleure, elle est tellement mal dirigée qu’elle semble jouer dans un autre film que ses partenaires.

Quant à Amanda Fuller, qui incarne Brittany Murphy, elle ne parvient jamais à rappeler son modèle. Déjà, elle ne lui ressemble pas du tout, mais cela ne serait pas rédhibitoire si, par son jeu, elle parvenait à l’évoquer (après tout, Leonardo diCaprio faisait un Howard Hugues confondant et Reese Witherspoon une June Carter monstrueuse, ce qui n’était pas gagné en mettant côte-à-côte leurs photos et celles de leurs modèles). Hélas, sa palette de comédienne ne dispose que de deux expressions, la moue triste et le sourire joyeux – quand on sait à quel point la personnalité de la Brittany Murphy actrice passait par ses yeux fous et ses lèvres mobiles, c’est très insuffisant. Au niveau de l’investissement physique vis-à-vis de son personnage, c’est encore pire : si, au début du film, alors que Brittany est sensée être encore un peu grassouillette, son double menton est crédible, à la fin, lorsque maladie, anorexie et dépression la cernent, il fait franchement tache. Mais ce n’est rien par rapport à la façon dont son interprétation colore son personnage : Brittany Murphy n’apparaît jamais autrement que comme une ado niaise et mal dégrossie, jamais sexy, souvent rabat-joie et à moitié débile. Il n’est pas certain que ce soit un choix délibéré de la part de la production, et on peut donc penser qu’une grande partie ce résultat est à mettre à l’actif de cette pauvre Amanda Fuller.
 
La Brittany du film. Oui, ça surprend, au début. D'un bout à l'autre, même.
Mais l’interprétation n’est même pas le point le plus faible du film. Sa réalisation met la barre un cran plus haut encore. Le manque de moyens est évident, mais ne justifie pas tout : les perruques de certaines comédiennes sont carrément visibles – et on ne me fera pas croire qu’il n’y avait vraiment pas moyen de trouver une comédienne blonde dans tout Hollywood pour venir dire les trois phrases dévolues au personnage d’Alicia Silverstone. Mieux encore, les plans ne signifient jamais rien : ils montrent les acteurs qui jouent des personnages et enregistrent ce qui se dit, c’est tout. Rien, d’ailleurs, n’est jamais signifié autrement que par le dialogue, et les rares fois où il se passe quelque chose qui relèverait plus ou moins de l’implicite (Sharon, la mère de Brittany, est peu enthousiaste lorsqu’elle rencontre Simon, son nouveau petit ami), c’est lourdement appuyé quelques secondes après (Simon va retrouver Sharon dans la cuisine et lui dit quelque chose comme « Sharon, je vous sens méfiante », ce à quoi elle répond un truc du style « oui, Simon, je le suis », et Simon de gagner illico sa confiance) sans même avoir pris le temps de créer un vrai malaise.

Visiblement conscient des limites évidentes de la réalisation, le scénario s’arrange pour effectuer des ellipses dès qu’il s’agirait de montrer quelque chose aux enjeux plus complexes qu’une simple discussion. Ainsi, la rencontre de Brittany avec un personnage aussi sulfureux qu’Eminem, sur le tournage de 8 Mile, n’apparaît pas (le rappeur est mentionné une fois mais n’est présent dans aucune scène) alors même qu’il s’agit de l’un des films les plus cruciaux de la carrière de l’actrice. Sa rupture avec Ashton Kutcher non plus, ni son premier baiser avec Simon. Même son malaise fatal n’est pas filmé, et les paparazzis, présentés par le film comme les grands méchants qui ont précipité la mort de l’actrice (Simon leur lance, en ouverture du film, un vengeur « C’est vous qui l’avez tuée ! ») ne sont visibles que tant qu’ils ont l’actrice à la bonne, disparaissant dès qu’ils semblent se retourner contre elle.

Ce défaut scénaristique (est-il dû à la nullité des scénaristes ou bien à leur volonté de ne pas mettre dans l’embarras une réalisation proche de l’amateurisme ? mystère) est loin d’être le seul. En effet, le recours à certaines ficelles grossières (on imagine sans mal les discussions des scénaristes cherchant à rythmer leur film, à base de « tout va bien ? alors mettons un cancer à la mère de Brittany pour plomber l’ambiance, puis faisons la guérir à la scène d’après parce que ça nous emmerde de traiter un sujet pareil, et qu’en plus comme ça, on se garde sous le coude une opportunité de lui faire faire une rechute si on a du mal à remplir certains passages ») subit la rude concurrence de tout ce qui passe à la trappe dès que la scène est finie : Simon qui fait une crise cardiaque dont on entend plus jamais parler, Ashton qui éveille sa jalousie en s’invitant au repas d’anniversaire de Brittany au cours d’une scène aussitôt oubliée par l’ensemble des protagonistes, Sharon Murphy qui, voyant sa fille prendre un cachet, s’écrie « des antidépresseurs ! » avec la même horreur que si sa fille lui annonçait qu’elle se pique à l’héro mais considère ça comme étant tout à fait normal dès le plan suivant, Simon qui fait lire à Brittany un scénario qu’il a écrit pour elle et dont il ne sera plus jamais question sitôt le dialogue terminé... Bref, ça n’a ni queue ni tête, les scènes se suivent sans la moindre logique, comme si ni le réalisateur ni les acteurs ne savaient dans quel ordre elles allaient ensuite être assemblées.



Même la chemise que porte Simon dans cette scène ne parvient pas à sauver le film du nauvrage.

Surtout, et c’est là le plus embêtant, quand le film se termine, on n’en sait pas davantage sur Brittany Murphy qu’après avoir lu sa page Wikipédia, et même plutôt moins. Tout ce qu’on voit, c’est une fille geignarde et nunuche, incapable de sortir des jupes de sa mère, à l’opposé du petit détonateur sexy et plein de peps qu’était l’actrice du temps où elle arpentait encore les plateaux télés. Ce qui l’a tuée ? La méchanceté du monde, et des paparazzis en particulier, qu’elle a eu la bêtise de prendre pour ses amis (Simon a beau lui lancer à plusieurs reprises, dès leurs premières rencontres « ces types-là ne sont pas vos amis », ça ne l’empêche pas de se lamenter à la fin du film « je croyais que c’étaient mes amis »), et sûrement pas les médicaments, dont la consommation n’est jamais interrogée, ni la drogue (le film passe même sous silence le tabagisme de l’actrice), si bien qu’à la fin du film, quand Brittany, malade, est alitée, on a aucune idée du mal dont elle souffre – c’est comme si le film s’interdisait de prendre parti à chaque fois qu’il en a l’occasion.

De la même façon, la dimension potentiellement malsaine du ménage à trois qu’elle a formé avec sa mère et Simon n’est jamais exploitée, ni, plus largement, le rapport ambigu qu’elle entretient avec sa génitrice (le parti pris pour signifier l’aspect fusionnel de leur relation est désarmant de simplicité : Sharon Murphy dit amen à tout ce que souhaite sa fille, et en étant contente, histoire que cette dernière ne passe pas pour une gamine capricieuse). Le pacte faustien qu’elle passe en épousant Simon (escroc minable et scénariste sans talent, magouilleur sans envergure et stéréotype du raté) n’est exploité d’aucune autre façon que lorsqu’il lui répète qu’il veut « relancer sa carrière », et c’est peu dire qu’il le répète souvent, sans qu’on le voit jamais agir (ni ne pas agir, d’ailleurs, ce qui aurait pu constituer une piste intéressante – on comprend que cette perspective ait fait reculer les scénaristes).

Plus largement, le couple formé par la starlette et son Pygmalion amateur n’est crédible à aucun moment. Les scénaristes utilisent pourtant une ficelle éculée depuis des dizaines d’années en décidant de faire de Simon une sorte d’ange-gardien bedonnant et mal rasé qui veille sur Brittany et surgit toujours au bon moment pour la tirer d’affaire, ils sont pris à revers : si, en se forçant un peu, on parvient à imaginer ce que Brittany peut trouver de rassurant et de touchant chez ce raté un peu gauche mais protecteur, on a les pires peines du monde à comprendre ce que lui peut bien apprécier chez elle, qui n’est ni belle, ni drôle, ni intelligente, d’autant que la piste d’une union intéressée est évacuée sitôt évoquée.

Alors qu’il y avait matière à faire un beau film sur les illusions brisées, sur le rêve américain qui vole en éclats contre les collines d’Hollywood, ou alors un thriller façon Dahlia noir sur la mort mystérieuse d’une jeune starlette, The Brittany Murphy story prend la forme d’un banal empilement de scènes vaguement unifiées par une esthétique de téléfilm cheap. Brittany Murphy, son entourage parfois trouble (sa mère possessive, son mari arnaqueur, son père qui a passé douze ans en prison – il n’apparaît pas dans le film et son existence n’est pas mentionné une seule fois) et ses fréquentations rock’n roll en diable (Eminem, Mickey Rourke, Drew Barrymore, Mohamed Al-Fayed… il y avait au moins matière à faire une belle galerie de portraits) méritaient tous d’être mieux exploités. Le réalisateur, Joe Menendez, et le tandem de scénaristes formé par Peter Hunziker et Cynthia Riddle ont préféré faire un portrait de l’actrice en cruche de compétition, dont la mort, laissée inexpliquée, n’émeut personne (malgré une scène quasi-finale plus que gênante où, dans la salle de bain fatale, Simon et la mère de Brittany, agenouillés et en larmes sur le corps inerte de l’actrice, tentent de la ranimer en l’aspergeant – piteuse pietà).


Le genre de tête que Brittany, la vraie, aurait faite si elle avait pu voir le film.

Sans surprise, le film (qui n’a même pas eu les honneurs d’une sortie en salles) a reçu une volée de bois vert de la part de la critique. De façon non moins prévisible, le père et la mère de Brittany, pour une fois sur la même longueur d’onde, ont déclaré qu’il s’agissait d’une merde qui ne restituait rien de ce qu’avait été la vie de leur fille. Quant à moi, entendons-nous bien : si je l’ai vu, c’est principalement pour vous éviter d’avoir à le faire.




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