Cet article fait partie d'une série de onze textes consacés à autant de moments mythiques offerts par la Coupe du Monde de football depuis 1998. Retrouvez les autres sur cette page.
Règlement de compte à OK Corral.
Il arrive que certains matches laissent une empreinte
indélébile. Pour leur scénario à suspense (la finale de Ligue des Champions
entre Liverpool et le Milan AC en 2005 ou celle de l’Euro 2000 entre la France et
l’Italie), pour la qualité du jeu produit (le quart de finale entre les
Pays-Bas et la Russie, en 2008), pour un arbitrage scandaleux (Chelsea - Barcelone en 2009) pour un geste entré dans l’Histoire (la reprise de volée de
Van Basten en 88 contre l’URSS) ou pour une forte résonnance politique
(Etats-Unis – Iran au mondial 98).
D’autres le restent car ce sont des purges ou des pugilats.
Le huitième de finale disputé par le Portugal et les Pays-Bas lors de la Coupe
du Monde 2006 en est peut-être l’exemple le plus vibrant. Rien ne laissait
présager un tel déchaînement : les Pays-Bas étaient entraînés par Marco
Van Basten, apôtre du beau jeu et symbole de l’élégance lorsqu’il était joueur,
et le Portugal, équipe réputée joueuse et dotée de manieurs de ballon comme
Figo, Maniche, Deco ou le jeune Cristiano Ronaldo, alors âgé de 21 ans et
affublé du numéro 17.
Le joueur de Manchester United est décidé à sortir le grand
jeu, et commence dès le début du match à jauger ses adversaires en essayant de
les dribbler (à l’époque, celui qui n’est pas encore devenu CR7 n’est pas non
plus la machine à marquer qu’il est devenu par la suite, mais un ailier rapide
et dribbleur, volontiers « grigriteur »).
Sauf qu’en face, c’est Mark van Bommel, qui n’est pas du genre à se laisser
marcher sur les pieds. Dès la deuxième minute, il le découpe le long de la
ligne de touche, proprement. L’arbitre, monsieur Ivanov, siffle immédiatement.
Carton jaune, le premier d’une interminable série.
Un match qui cartonne.
Dans l’indifférence la plus totale, ou presque, Maniche
marque le seul but du match. L’important est ailleurs : c’est le concours
du plus grand nombre de biscottes. Le genre de match où, à la mi-temps, les
entraîneurs disent à leurs joueurs que celui qui n’a pas son carton à la fin du
match est un traître. Et avec les poètes présents sur le terrain (Van Bommel,
Heitinga, Boulahrouz, Van Bronkhorst ou Sneijder côté hollandais, Petit,
Costinha, Figo, Maniche ou Nuno Valente pour le Portugal), le résultat est
au-delà de toute espérance : seize jaunes distribués, pour quatre rouges,
et là encore, une victoire des Portugais, par 9 avertissements à 7, avec deux
expulsions partout. Mais au-delà de ce total record en Coupe du Monde (loin
devant Allemagne - Cameroun 2002 et Espagne – Pays-Bas 2010), c’est
l’impression d’avoir assisté à un combat de rue qui prédomine.
Le Portugais Costinha est le premier à être expulsé, juste
avant la mi-temps, coupable d’une stupide main volontaire commise sous le coup
de l’énervement. En seconde période, une échauffourée voit Figo mettre un coup
de boule à Van Bommel en ne s’en tirant qu’avec un jaune, avant de réussir à
faire expulser Boulharouz dès l’action suivante. Un peu plus tard, Heitinga
refuse de rendre la balle aux Portugais après un arrêt de jeu et part dans une
série de dribble. Deco le sèche, et débute une nouvelle altercation entre
joueurs des deux équipes, durant laquelle Sneijder se jette sur Petit et
n’écope lui aussi que d’un jaune. Un peu plus tard, Cocu poussera Deco par
terre sans même être sanctionné. Van Persie adresse un grand bras d’honneur à
la défense Portugaise. Ce n’est plus du football, c’est un carnage – la plupart
des fautes sont gratuites, méchantes, faites pour intimider, et toutes ne sont
pas accompagnées d’un carton tandis que la pression monte constamment entre les
deux bancs de touches. Jusqu’où iront-ils ? Dans les tribunes, le public,
chauffé à blanc, se le demande, tant l’accumulation de coups de sifflets de
l’arbitre devient enivrante et le spectacle des multiples bassesses des uns et
des autres jubilatoire.
La paix des braves.
La conclusion est inattendue. Lors des arrêts de jeu, les
caméras capturent une image insolite : le Portugais Deco et le Néerlandais
Van Bronkhorst, tous deux expulsés, s’asseyent côte à côte au bord du terrain
et regardent la fin de la rencontre en discutant, piteux comme deux collégiens
qui sortent du bureau du principal. L’un porte un maillot grenat, l’autre
blanc. Les deux sont amis et partenaires de club, au Barça où ils viennent de
remporter la Ligue des Champions. Mieux, même : petits, bruns et coiffés
pareil, ils se ressemblent. Et durant quatre-vingt-dix minutes, ils viennent de
s’affronter, sur le pré comme sur un ring. Tout le monde a oublié que le
Portugal avait gagné cette rencontre. Personne, en revanche, de fera
disparaître le souvenir de sa sauvagerie.
En début de semaine, la nouvelle est tombée : Juan
Carlos, le Roi d’Espagne, El Rey, a abdiqué. Son fils, Felipe, lui
succède : il devient donc Felipe VI.
J’ai toujours bien aimé le Roi d’Espagne. Sa jovialité
parfois un peu bonhomme, ses rondeurs, son côté oncle fantasque jouaient un
peu, c’est vrai. Beaucoup moins, cependant, que son rôle dans la transition
démocratique en Espagne, dans l’immédiat après-Franco. L’histoire est connue,
mais peut être racontée encore une fois.
La Deuxième République a chassé d’Espagne le Roi Alphonse
XIII, en 1931. La Guerre d'Espagne a ensuite éclaté, puis le long règne du
Franquisme. Franco, parvenu au pouvoir, a très tôt désigné Juan Carlos, le
petit-fils d’Alphose XIII comme son successeur, manière de contenter à la fois
les tenants d’un certain légitimisme, et de couper court à toute éventuelle
querelle quant à sa succession. A la mort du Caudillo, en 1975, c’est comme
prévu Juan Carlos qui prend le pouvoir. Contre toute attente, le nouveau
souverain, aussitôt couronné, entame la transition démocratique et permet à son
pays de tourner la page de quarante ans de dictature militaire. Cependant, tout
aurait pu ne pas aussi bien tourner.
Imaginons ce qui se serait passé si derrière le masque de
play-boy futile qu’il arborait avant son accession au trône, ne s’était pas
trouvé le principal héros du XXème siècle espagnol mais le continuateur du
fascisme à l’espagnole.
Allez-y franco, mon général.
En 1975, Franco meurt. Lui succède donc, comme prévu
Juan-Carlos. L’arrivée au pouvoir d’un homme jusqu’alors surtout connu pour son
amour des belles bagnoles et ses participations aux soirées mondaines suscite
quelques attentes dans la presse internationale : on l’imagine plus
ouvert, plus moderne que son prédécesseur, plus libéral, aussi. En un mot, on
entrevoit la possibilité pour l’Espagne de sortir enfin de la longue nuit dans
laquelle le franquisme l’a plongée. Dès le début, Juan Carlos douche tous les
espoirs.
Sa première visite officielle est pour le général Pinochet,
au Chili, avec lequel le nouveau souverain tente de créer un partenariat
privilégié – l’Argentine de Videla suivra quelques mois plus tard.
Parallèlement à cela, pour bien faire comprendre à tout le monde que c’est lui
le chef, Juan Carlos mène une purge parmi son état-major, faisant arrêter, la
même nuit, une petite centaine de gradés que l’ont disait peu convaincus de
lui. Lorsqu’en 1981, de l’autre côté des Pyrénées, le socialiste François
Mitterrand est élu, El Rey décide de fermer sa frontière avec la France, qu’il
qualifie de « cheval de Troie du
bolchevisme en Europe de l’Ouest ». En apprenant la nouvelle,
Mitterrand hausse un sourcil.
En 1981 a également lieu une tentative de putsch : des
généraux, convaincus que Juan Carlos va trop loin et que l’avenir de l’Espagne
ne doit pas être lié à cette pratique royale du fascisme, proclament la
troisième République. Le jour-même, Juan Carlos, impitoyable, réussit à les
capturer en commandant lui-même, depuis l‘arrière, l’armée qui lance l’assaut
final, en plein Madrid. Tous les mutins sont condamnés à mort. Mais ce n’est
pas le seul soubresaut qui agite l’Espagne : les séparatistes basques,
plus traqués que jamais, ont lancé l’insurrection depuis Bilbao. La guerre
civile qui s’en suit dure huit mois, met tout le Pays Basque à feu et à sang
(trois cent mille morts, principalement des civils) et voit la victoire des
forces royales dans ce qui entre dans l’Histoire sous le nom de Seconde Guerre
d’Espagne (également connu sous le nom de Guerre d’Indépendance, au
Pays Basque).
Qui vote pour la continuation du franquisme ?
Le principal effet de ce conflit est le refus très
médiatique du pape Jean-Paul II, invité par le Roi à se rendre à Compostelle,
et qui lui répond que tant qu’un boucher tel que lui sévira à la tête de
l’Espagne, il n’y mettra pas les pieds. Vexé, Juan Carlos multiplie les
rodomontades : il masse des forces à la frontière portugaise, finance les
pro-salazaristes en vue de provoquer chez son voisin des troubles justifiant
une intervention espagnole (et le rétablissement d’une dictature militaire amie
au Portugal, démocratique depuis 74), sans qu’un seul soldat ibère ne passe
finalement la frontière. Pas découragé pour autant, Juan Carlos s’entête à
vouloir frapper un grand coup : en 1988, il tente l’annexion de Gibraltar.
L’Angleterre réagit immédiatement, et en moins d’une semaine, l’Espagne signe
l’armistice.
Suivent quelques années de vaches maigres. Les rares pays
amis du Royaume voient, un par un, leurs dictatures être renversées (Argentine,
Chili), ses relations avec l’Europe sont inexistantes (les coups de poker ratés
au Portugal et à Gibraltar ainsi que l’écrasement de la rébellion basque ont
coupé court aux tentatives de rapprochements initiées par le Franco
vieillissant), et même l’Eglise, très influentes dans la péninsule, marque ses
distances. Juan Carlos essaie bien de se faire bien voir des Etats-Unis, mais
ceux-ci ne sont même pas intéressés : à la chute de l’URSS, le dernier
état soviétique, l’Espagne fasciste perd sa raison d’être, et du même coup tout
son intérêt stratégique aux yeux de Washington. Pour ne rien arranger, les
caisses sont vides et le pays est moribond.
Juan Carlos, désireux de se trouver de nouveaux alliés, se
met à copiner avec les derniers dictateurs militaires qu’il lui reste :
ceux d’Afrique du Nord. Kadhafi l’accueille d’un humiliant « je n’oublie pas que nos deux peuples ont pendant des siècles
fait partie du même empire », Hassan II obtient de lui la cession de Ceuta et des îles Zaffarines, mais au finalement, sous l’impulsion de Juan
Carlos, tous trois et Zine Ben Ali créent l’Union Méditerranéenne, faible
substitut aux Etats-Unis d’Afrique rêvés par Kadhafi, mais riche en accords
économiques et financiers.
Bonnes manières à l'espagnole : Juan Carlos, un souverain Tripoli
Surtout, les années 90 sont marquées par l’émergence d’un
homme de l’ombre qui va devenir incontournable : Florentino Pérez.
D’abord chargé de la propagande du régime, il va petit à petit accéder au
cercle les plus intime du souverain, jusqu’à devenir son éminence grise. C’est
lui qui sera à l’instigation du Virage Juste, qui visera, dans une tradition
soviétique jusqu’alors totalement étrangère au fascisme espagnol, à créer un
gros fonctionnariat, et par là-même une classe moyenne dont le pouvoir espère alors qu'elle pourra relancer la consommation et l'économie du Royaume. C’est lui aussi qui
sera le cerveau de la transformation de Majorque, des Canaries et surtout de
Barcelone en provinces au statut spécial – c’est-à-dire en paradis fiscaux et
en destination de luxes mondialement prisées. C’est lui encore qui initiera le
tournant « tout sport » de l’Espagne, via la création de champions
destinés à faire vibrer la fibre patriotique des Espagnols, et dont les six victoires
consécutives à Roland Garros (de 2005 à 2010) du tennisman Fernando Verdasco constitueront
l’apogée.
Florentino Pérez, interrogé sur son soutien à la couronne.
Grâce à son relatif isolement vis-à-vis de ses voisins
européens, et vis-à-vis e la finance internationale, l’Espagne sort sans trop
de séquelles de la crise de 2008. Mais quelques années plus tard, l’onde de
choc partie de Tunisie et qui deviendra connue sous le nom de Printemps arabe
traverse la Méditerranée, s’en prend au Royaume, avec quelques mois de retard.
Les manifestations, d’abord pacifiques, sont principalement l’œuvre de cette
jeune classe moyenne créée par Fiorentino Pérez et choyée par José Maria
Aznar, le ministre des finances de Juan
Carlos. Ce que réclament les manifestants, comme en Afrique du Nord ou en
Syrie, c’est d’abord d’avantage de libertés individuelles, mais surtout un
rapprochement avec l’Union Européenne. Le souverain a vieilli et n’est plus
aussi prompt à réprimer dans le sang que dans les années 80. Il commence
d’abord par faire quelques promesses, qui n’arrivent pas à enterrer le
mouvement, que quelques mesures symboliques, comme la libération du cinéaste
Pedro Almodovar (enfermé depuis 2008, pour des films jugés trop subversifs), n’arriveront pas à endiguer. Rapidement, le pays s’enfonce
dans l’impasse, et connait une crise économique. Les photos du Roi, en train de
chasser l’éléphant alors que toutes les places du pays sont occupées par des
manifestants sème le trouble parmi les loyalistes : certains se
désolidarisent du pouvoir, qui dès lors n’a plus d’autre choix que d’entamer le
rapport de force. Alors que Ben Ali et Moubarak ont démissionné et que Kadhafi s’est
fait renverser par l’OTAN et massacrer en place publique, Juan Carlos s’applique
comme Bachar Al-Assad à diviser ses ennemis, et recule ainsi pendant longtemps
le basculement de l’Espagne dans la lutte armée.
Tout autour, les Européens exaltent le souvenir de la
Première Guerre d’Espagne, ravivent la flamme de l’antifascisme. Après avoir un
temps laissé la situation se décanter pour voir comment allaient tourner les
évènements, la France d’Alain Juppé (réélu en 2012), les Etats-Unis de Joe
Biden et la Russie de Poutine s’accordent sur une intervention éclair, fin mai
2014. L’armée espagnole, à l’équipement vétuste, est rapidement défaite et le 2
juin 2014, Juan Carlos, vieilli, bouffi et pour tout dire au bout du rouleau,
annonce qu’il renonce au pouvoir. La Quatrième République Espagnole (et non la
Troisième, en hommage aux révolutionnaires de 1981) est proclamée le soir-même.
Dans cette version alternative, évidemment, Letizia n'a pas épousé Felipe, et ne devient donc pas reine après l'abdication de beau-papa. D'ailleurs, Felipe ne devient pas roi non plus.
Cet article est le deuxième d'une série consacrée au moments récents les plus mythiques de la Coupe du Monde de football. Les autres sont accessibles sur cette page.
Pyrame et Thisbé
Les polémiques nées de conflits d’intérêts entre la
proximité des journalistes avec le pouvoir sont légions. On se souvient ainsi des mises en retrait
de Béatrice Schönberg ou Audrey Pulvar, lorsque leurs compagnons Jean-Louis
Borloo et Arnaud Montebourg ont fait leurs entrées respectives au gouvernement.
C’est également le lot du sport. On se souvient, en France, de la période où
Raymond Domenech était sélectionneur et où sa compagne, Estelle Denis,
présentait 100% Foot, sur M6, une émission durant laquelle le coach des Bleus
était souvent brocardé par les chroniqueurs, Pierre Ménès et Dominique
Grimault. Si le professionnalisme d’Estelle Denis permit pendant longtemps le
bon déroulement de l’émission, c’est à Raymond Domenech qu’on doit le moment le
plus célèbre de cette collusion : lors de l’Euro 2008, juste après
l’élimination française à l’issue du dernier match de poules perdu face à
l’Italie. Au micro que lui tendant un journaliste, le sélectionneur annonça que
son seul projet était « d'épouser Estelle ». On imagine la gêne
d’Estelle Denis reprenant l’antenne quelques instants pus tard.
En Espagne, c’est en 2010 qu’a lieu un incident équivalent.
Sara Carbonero, jeune femme de vingt-six ans, est journaliste de la chaîne
Telecinco, journaliste sportive. L’année précédente, c’est elle qui a couvert
la Coupe des Confédérations, et, forte de son titre de « plus belle
journaliste sportive du monde » décerné par le magazine FHM en 2009, elle
devient la vedette du service des sports de Telecinco. Lors de la Coupe du Monde
2010, en Afrique du Sud, elle suit tous les matches de l’Espagne depuis le bord
du terrain. L’équipe espagnole, la Roja, championne d’Europe deux ans plus tôt,
est l’un des principaux favoris de la compétition, avec l'Allemagne et le Brésil.
Bienvenue au pays des soeurs Cruz.
Problème, dès le premier match, l’Espagne s’incline, un à
zéro et à la surprise générale, face à la Suisse. Sara Carbonero se retrouve
sous le feu des critiques, accusée par certains journaux d’avoir causé la
défaite espagnole : sa présence au bord du terrain aurait distrait Iker
Casillas, gardien et capitaine de la Roja. Car voilà : à la ville, Sara et
Casillas sont en couple, et tout le monde a beau connaître le sérieux de
l’implication de Casillas, n’importe quel homme ayant posé les yeux sur Sara ne
peut que constater qu’elle peut distraire n’importe qui n’importe quand.
Dans la réalité, il n’en est rien, et Casillas, qui n’avait
déjà pas grand-chose à se reprocher sur ce but encaissé face à la Suisse, n’encaissera
qu’un seul autre pion de toute la compétition. L’Espagne, de son côté, battra
le Honduras et le Chili en poules pour se qualifier au second, où elle
éliminera successivement le Portugal, le Paraguay et l’Allemagne pour se hisser
jusqu’en finale, où, au bout de la compétition, elle triomphera des Pays-Bas
pour s’offrir son premier sacre mondiale. La Roja, éternelle favorite jamais
titrée, souvent moquée et qualifiée de « championne du monde des matches
amicaux », s’installera enfin sur le toit du football mondial. Pendant
longtemps, l’Euro 1964 avait été le seul trophée de la sélection espagnole. Il
fallu l’éclosion de la génération de Casillas, Xavi, Iniesta, Puyol et Sergio
Ramos pour enfin dépoussièrer l’armoire à trophées et empiler l’Euro 2008, le
Mondial 2010 et l’Euro 2012.
Ce n’est qu’au soir de la victoire espagnole que l’on
réentendit parler de Sara Carbonero. Durant la compétition, elle s’était
volontairement faite discrète, pour ne plus embarrasser Casillas. Elle avait
même cédé son statut de principale vedette people à un mollusque, le poulpe Paul, pensionnaire de l’aquarium d’Oberhausen en Allemagne et auteur d’un
sans-faute en pronostiquant sans aucune erreur tous les matches sur lesquels
ses soigneurs l’interrogèrent, même la victoire finale de l’Espagne sur les
Pays-Bas.
Tiens, une scène coupée de Game of Thrones !
C’est à l’issue de ce match, de ce succès difficile et
cripant (un zéro pour l'Espagne, après prolongation et au terme d'un match musclé, âpre, tendu, parfois violent, même), que Sara se retrouve face à Casillas. Entre eux,
un micro. Sara n’est pas, comme des millions d’Espagnols, entre train de fêter
la victoire. Elle travaille. Face à elle, ce n’est pas son compagnon, c’est le
capitaine de la Roja, et elle doit l’interviewer, lui, son Iker, auteur d'un arrêt décisif dans la partie face au Hollandais Robben. Casillas, médaille d’or
autour du coup, joue le jeu, répond à deux questions. Puis craque, comme
Domenech, et se jette sur Sara pour l’embrasser. Contrairement à Domenech, il
avait gagné, et plus personne ne voulait savoir si oui ou non la présence de
Sara au bord du terrain l’avait gêné. Les vainqueurs ont toujours raison.
L'acte :
Note : Sara et Iker sont tous les deux attendus ces prochaines semaines, au Brésil, pour de nouveaux épisodes de leur love story. Sauf que cette fois, l'Espagne ne gagnera pas...
Cet article est le premier d'une série consacrée aux moments récents les plus mythiques de la Coupe du Monde de football. Retrouvez le reste du dossier sur cette page.
Même les Italiens se sentent parfois lésés par l'arbitrage.
Dans une nouvelle peu connue de Dino Buzzati (que l’on
retrouve dans le recueil du K),
chaque semaine, le lundi à minuit, l’homme le plus puissant de la planète
décède : d’abord le chef de l’Union Soviétique, puis le Président
américain, puis le vice-président, puis le chef de l’Afrique occidentale, et à
partir du moment où tous les puissants ont compris en quoi consistait la
Justice divine (car tout se fait sous l’impulsion d’un Dieu en colère contre
nous), chacun abandonne sa charge sans être remplacé, personne n’osant plus
détenir plus de pouvoir que les autres de peur d’être châtié, ce qui créé un
ordre nouveau.
La Coupe du monde 2002, coorganisée par le Japon et la Corée
du Sud, en fut une sorte d’adaptation footballistique : dès le premier
tour, la France, tenante du titre et championne d’Europe, était éliminée, sans
marquer le moindre but. Dans la foulée, la redoutable Argentine (articulée
autour de Veron, Batistuta, Crespo ou Zanetti, elle avait littéralement survolé
son groupe de qualification) subissait le même sort, puis le Portugal de Figo,
ballon d’or 2000 et Joueur FIFA de l’année 2001, et enfin le Cameroun, double
champion d’Afrique en titre et champion olympique.
Au stade des huitièmes de finale, l’Italie, vice-championne
d’Europe et menée par des joueurs du calibre de Vieri, Maldini, Del Piero, Cannavaro et Totti, peut se dire que la voie est
libre. Le dix-huit juin, à Daejon, elle rencontre la Corée du Sud, qui joue
certes à domicile et est certes entraînée par Guus Hiddink, mais reste novice à
ce niveau et ne compte aucun joueur de classe mondiale. C’est à ce moment
qu’intervient Byron Moreno. L’arbitre équatorien, star dans son pays où il multiplie les participations à des émissions de télé, mais inconnu au niveau mondial, va entrer
dans l’Histoire de la Coupe du Monde en accordant un penalty généreux au pays
organisateur avant d’expulser litigieusement Francesco Totti puis de refuser un
but en or valable à Damiano Tommasi. La Corée du Sud se qualifiera finalement
2-1, sur un but marqué par le seul Coréen jouant dans le championnat italien (Ahn
Jung-wan, remplaçant à Pérouse et viré dès le lendemain de la rencontre par son
fantasque président, Luciano Gaucci, l'homme qui avait voulu faire jouer des femmes et l'un de fils de Kadhafi dans son équipe), et toute la Botte se déchainera contre
l’arbitrage de Byron Moreno, lequel, frimeur, se déclarera très satisfait de sa
prestation et rejettera la faute sur les ratés de l’attaque de la Squadra
Azzura, avant de se moquer du tempérament « mauvais perdant » des
Italiens.
Lord Byron.
La Corée du Sud, équipe surprise de la compétition,
éliminera ensuite l’Espagne en quarts de finale avant de buter sur l’Allemagne
en demies. La surprenante résistante physique de ses joueurs (le défenseur
français Willy Sagnol, qui les avait affronté un an auparavant, puis quinze
jours avant le début du mondial aurait noté, songeur : « leurs cuisses ont doublé de volume »)
et l’arbitrage favorable rencontré durant la compétition feront germer l’idée
d’une coupe du monde pourrie, destinée à avantager le pays organisateur pour
mieux y promouvoir le football (avec un certain succès, à en croire les sommes
auxquelles se négocient, aujourd’hui, le tournées des grands clubs européens en
Asie). Byron Moreno, lui, s’empêtrera dans une sombre histoire de corruption,
lors d’un match de championnat équatorien où il favorisera (en octroyant DOUZE minutes de temps additionnel) l’équipe de Quito, ville où il briguait un siège du conseil municipal. Suspendu vingt matches, il signera son retour
en expulsant trois joueurs d’une équipe qu’il n’aimait pas, avant, sous le
scandale provoqué par ses décisions, de prendre sa retraite.
L'heure du carton.
Ce ne sera pas la fin de l’aventure, puisque Moreno, d’abord
en proie à de graves soucis personnels, a fini, en septembre 2010,
par se faire arrêter, au terminal de l’aéroport JFK de New York, avec un peu
plus de six kilos d’héroïne sur lui cachés sous ses vêtements. Il sera condamné
à deux ans de prison. En apprenant la nouvelle, Gianluigi Buffon, déjà gardien de la Squadra Azzura lors de l'épique huitième de finale, déclara : "en 2002, c'est dans le corps qu'il les avait, les six kilos de drogue". Et Buzzati ? Dans sa nouvelle, il n’épargne qu’un
seul puissant : De Gaulle, décrit comme un nonagénaire gâteux s’accrochant
à la France comme un vieillard à sa canne (la nouvelle, devenue uchronique à
titre posthume, est sensée se passer en 1980), et ce afin d’offrir une leçon
d’humilité à ce Don Quichotte moderne. Le football, lui, en a sauvé deux :
le Brésil, et l’Allemagne, qui avaient été inhabituellement à la peine en
qualification, avaient enfin appris la modestie et ont fini par se hisser en
finale. Le reste du tableau laisse songeur : Corée du Sud et Turquie en
demi-finales, Etats-Unis et Sénégal en quarts. Et le sentiment d’une coupe du
monde à part.
Cet article a valeur de préambule d'une série consacrée aux moments récents les plus mythiques de la Coupe du Monde de football. Retrouvez les autres sur cette page.
Franz Beckenbauer disputant, le bras en écharpe, la légendaire demi-finale Allemagne - Italie de 1970 (4-3 pour l'Italie)
Depuis le début, ou presque, la Coupe du Monde regorge
d’instants de légende, de moments mythiques, ressassés à l’envi. Ainsi, qui ne
connait pas l’histoire du but de l’Anglais Hurst en finale de la
coupe du monde 1966, qui n’était vraisemblablement pas valable ? Qui n’a
pas entendu parler du doublé de Maradona (main de Dieu et but du siècle) contre
l’Angleterre en 1986 ? Du France – Allemagne de 1982 avec l’attentat de
Schumacher sur Battiston ? De Baggio ratant son tir au but en 1994 et
précipitant ainsi la défaite de l’Italie qu’il avait lui-même hissée en
finale ? De l’Allemagne et l’Autriche s'accordant pour faire match nul,
éliminant ainsi l’Algérie, en 1982 ? De Pablo Escobar, défenseur colombien
qui, après avoir marqué contre son camp, fut assassiné à son retour au
pays ? De Pelé, et de sa passe aveugle pour Carlos Alberto en finale de la
Coupe du Monde 1970 ?
Tous ces évènements, tragiques, comiques ou magnifiques,
sont entrés dans l’Histoire de la plus prestigieuse compétition sportive au
monde. Dans quelques jours, au Brésil, débutera une nouvelle édition de la
Coupe du Monde de football : la vingtième. Et alors, pendant un mois, de nouveaux chapitres de la légende du
Mondial s’écriront. A coup sûr.
Davor Suker prenant son pouls avant de tirer un penalty.
Pour preuve, onze moments récents. Onze, comme le nombre de
joueurs dans une équipe de football. Récents, pour faire taire les ronchons, ceux qui marmonnent tout le temps que c'était mieux avant, parce que ceux qui pensent que la
légende appartient aux temps passés, aux images en noir et blancs et aux
courses saccadés des ailiers le long de la ligne, ils se trompent : la
légende est en marche, elle ne cesse jamais de s’écrire. Le curseur a été fixé
en 1998. 1998 est l’année où le peuple français s’est aperçu que la football
existait – tout ce qui est arrivé avant n’a pas existé, ou presque, dans
l’Hexagone. 1998 est également la première année où le Mondial a réuni
trente-deux équipes – quatre ans plus tôt, en 1994, il n’y en avait que vingt-quatre. 1998, encore,
est la première coupe du monde diffusée sur Internet, la première scrutée aussi
mondialement, la première où rien n’a pu échapper à personne. Enfin, 1998 est
surtout la première des coupes du monde que j’ai moi-même pu suivre – en 94, je
n’avais que cinq ans, et je m’intéressais alors à peu près autant au football
qu’à la trigonométrie.
1998, 2002, 2006 et 2010, ça ne fait que quatre éditions,
quatre éditions pour onze moments. Et pourtant, il a fallu en éliminer, des beaux
et des tristes, des injustes et des somptueux. La tragique agression du
gendarme Nivel par des hooligans allemands (1998), la prière collective des Brésiliens après la victoire (2002), la trahison de Cristiano Ronaldo faisant
expulser Wayne Rooney, son coéquipier à Manchester United (2006) ou la cocasse
opposition des frères Boateng, Jérôme avec l’Allemagne et Kevin-Prince avec le
Ghana (2010) n’y ont pas trouvé place. Mais l'amateur trouvera quand même de la violence, de l’amour, de la
triche, des coups du destin, des inspirations lumineuses et des scandales :
tout ce qui fait la Coupe du Monde. En attendant, soyons sûrs que dès les
prochains jours, les terrains brésiliens nous offriront d’autres de ces
instants hors du commun. Ils seront l’œuvre des plus grandes stars, Messi,
Ronaldo ou Neymar, ou bien d’anonymes, d’arbitres, de journalistes ou de
spectateurs, d’entraîneurs, peut-être, de n’importe qui, en fait. Mais ils
seront là, comme à chaque fois, et c’est eux qui placent la Coupe du Monde au-dessus
de tout – oui, tout, absolument et très exactement TOUT.
[ceci est le premier volet d’une série de quatre articles
traitant plus ou moins librement de la représentation de l’homme dans l’espace
au cinéma – le deuxième est disponible ici, le troisième là et le dernier est en cours d'écriture]
Le Futur
J’ai récemment revu 2001 : l’Odyssée de l’espace, chez
moi, avec un copain, après nous être goinfrés de pâtes bolognaise. C’était la
troisième ou quatrième fois que je le voyais, je ne sais plus, en un peu moins
de dix ans (je parle de 2001, pas de mon pote).
J’aime beaucoup mon DVD de 2001. C’est l’un des premiers que
j’ai eu, à une époque où je n’avais encore que des cassettes VHS, c’était l’une
de ces vieilles éditions aux boîtes en carton, et dans cette édition précise,
Warner Bros collection Stanley Kubrick qui doit dater de 2002 ou 2003 (et non
pas 2001, hélas), il y a un défaut de fabrication assez rare : une faute
d’orthographe dans le titre du film, non sur la jaquette, heureusement, mais
sur la tranche qui transforme l'Odyssée en Odysée, et c’est ce cas unique (ou rare, au moins) qui fait que je suis si
attaché à mon DVD de 2001 – davantage, d’ailleurs, au DVD qu’au film : il
doit s’agir d’un de mes deux ou trois DVD préférés, avec celui de Scarface et
celui d’Ocean’s Eleven que j’ai prêté il y a huit ou neuf ans, je n’arrive plus
à me souvenir à qui, et bien sûr, personne ne me le rend, alors que si je
devais procéder à un classement de mes films préférés, 2001 figurerait certes en
position confortable, mais hors du top ten, plutôt aux alentours de la 30ème
place, quelque part entre Le Voleur de bicyclette et Le Bon, la Brute et le
Truand, ce qui, en soi, n’est pas un mauvais classement, j’en conviens, mais
bon nombre de cinéphiles plus ou moins avertis le placent volontiers plus haut,
et je me sens coupable de ne pas les imiter.
A l’intransigeante
chapelle kubrickienne qui me somme de m’expliquer, je n’ai rien à dire. Rien, à
part que j’adore 2001, mais qu’il y a des films que j’aime davantage
encore. Rien que chez Kubrick, par exemple, je préfère Barry Lyndon. Il y a
également Shining et Orange mécanique, que je mets volontiers au même niveau
que 2001. Mais ça ne veut pas dire que je n’aime pas 2001. Bien au contraire.
En revoyant 2001, je n’ai pas pu m’empêcher d’admirer la
puissance narrative de Kubrick. Pendant longtemps, il ne se passe rien, ou
presque, les fausses-pistes se succèdent, et on est littéralement scotché. Ça
commence dès l’écran noir du début, sur fond de Zarathoustra. Il n’y a pas
d’image, rien que de la musique, et on n’ose pas bouger. Ensuite, les singes.
Pas de dialogue, un pastiche de documentaire animalier, la musique, le
monolithe, et puis les singes découvrent l’outil, s’en servent pour créer des
armes, et paf, raccord sur un vaisseau spatial avec une valse viennoise en
bande-son, et une première histoire mettant en scène des scientifiques, sur la
lune, une histoire obscure.
Ce ne sera pas encore la bonne histoire, puisqu’il y aura
ensuite la séquence des astronautes aux prises avec Hal, leur ordinateur
dépressif, puis encore le trip mystique de la fin. A chaque fois, et de façon
croissante, le spectateur est pris aux tripes, alors même qu’il est baladé
d’histoire en histoire et que jusqu’il faut attendre la fin pour comprendre là
où Kubrick veut en venir. Dans le fameux trip psychédélique final, on pourrait
lâcher, on pourrait se dire que ça commence à bien faire, que Kubrick dépasse les bornes. Mais non, on est pris, on est totalement pris : on l’est
même de plus en plus, et le paradoxe, c’est que le film est impossible à
raconter, et que sa cohérence n’apparaît qu’à la fin.
"Maurice, tu pousses le bouchon un peu trop loin."
C’est cela qui est le plus surprenant, dans 2001 :
l’impression d’évidence créée par la juxtaposition de segments n’ayant rien
d’autre en commun que l’irruption d’un monolithe noir. Se créé, entre le
réalisateur et le spectateur, un pacte qui fait que le premier a le droit
d’emmener le second où il veut, absolument partout où il veut, et ce pacte
n’est jamais rompu, et le spectateur se laisse conduire, émerveillé.
On connait le legs de 2001 : c’est un amas d’images que
personne n’avait jamais filmées, et qui ont toutes eu le temps de devenir des
clichés. Personne n’avait jamais filmé d’hommes préhistoriques. Personne
n’avait jamais filmé de vaisseau spatial. Personne n’avait jamais filmé de trip
psychédélique. Kubrick a été le premier, et il a été massivement copié. 2001
fait partie de ces films où quasiment chaque plan a été l’objet d’un pastiche,
d’un plagiat ou d’une parodie, ou des trois à la fois. Mais il n’est pas
affaibli par tous ces emprunts, qui pourraient lui donner un air daté ou
vaguement nanardeux. Au contraire, il sort vainqueur de la comparaison avec à
peu près tous ses héritiers.
A cause de quoi ? D’abord, il y a l’image. Je n’ai
jamais eu l’occasion de voir 2001 au cinéma, mais la dernière fois que je l’ai
revu, après la bolognaise, c’était sur une télé beaucoup plus grande que les
fois précédentes, et j’ai pu apprécier le changement. J’imagine que sur un
écran de cinéma, le chef d’œuvre est encore plus écrasant. L’image est absolument
incroyable, qu’il s’agisse des scènes de la vallée du Rift, de celles dans
l’espace ou du trip final. Chaque nouveau plan fait presque l’effet d’une claque, et les effets
spéciaux n’ont absolument pas vieilli : on croit aux vaisseaux spatiaux,
et leur architecture combinée au jeu avec la pesanteur permet à Kubrick des plans dont personne n’avait jamais osé rêver (le footing sur 360°, la roue des
hôtesses, la réparation…)
Il y a la musique, aussi. Personne aussi bien que Kubrick
n’a su insérer de la musique dans ses films. Il y a Haendel et Schubert dans
Barry Lyndon, Beethoven dans Orange Mécanique. Et les deux Strauss dans 2001.
Un vaisseau spatial sur fond de Beau Danube bleu : l’association est
géniale, entre le modernisme de fiction de la conquête de l’espace et le charme
daté des valses viennoises, entre l’image et le son, qui identifie la
technologie au raffinement – c’est Johann Strauss. Des hommes singes dans la
savane en train de découvrir que s’ils se servent de leurs mains pour attraper
des objets (au hasard, des os de tapir), l’objet peut devenir une arme :
bande-son Zarathoustra, c’est l’autre Strauss, Richard, et c’est Nietzsche,
aussi. C’est ça, 2001, également, c’est un grand barnum où l’on retrouve
pêle-mêle la technologie de pointe, la préhistoire, le vide silencieux du cosmos, Nietzsche, le LSD, les extra-terrestres et la valse.
Enfin, il y a Hal, LE personnage charismatique du film. Les
autres, des singes aux scientifiques, sont tous ternes, voire interchangeables.
Les hommes-singes se ressemblent en tous points les uns les autres. Les
scientifiques de la deuxième séquence sont tous filmés en plan suffisamment
larges pour que la caméra n’insiste jamais sur leurs visages, qu’on oublie dès
la séquence suivante. Les deux astronautes sont comme deux frères jumeaux, on
ne sait rien d’eux, ou presque : on ne les voit qu’à travers le prisme de
leur professionnalisme, immense. A leurs côtés, les compagnons plongés en
hibernation sont une entité abstraite, dont le réveil n’est jamais évoqué.
Reste Hal, qui figure souvent aux premières places des classements des plus
grands méchants de l’histoire du cinéma, aux côtés de Dark Vador, d’Hannibal
Lecter ou du Joker. On connaît l’adage d’Hitchcock : « plus le
méchant est réussi, plus le film sera bon ». Et Hal est un méchant très
réussi.
IBM
2001 a été tourné en 1965 et 1966, c’est-à-dire quelques
années avant que l’homme ne pose le pied sur la lune. Après avoir d’abord
semblé prophétique, le film s’est avéré trop optimiste quant aux justes délais
de la conquête spatiale, et est devenu uchronique depuis que la date qui
constitue son titre est passée. Mais s’il est un point sur lequel il a
indéniablement été précurseur, c’est sur le rôle de l’ordinateur. Là où
beaucoup de films mettant en scène des machines ou des robots se sont efforcé
de leur donner une apparence humanoïde, Kubrick en est resté à la forme la plus
primaire de machine pensante : l’ordinateur. Et il y a fort à parier que
les robots de demain ressembleront davantage à Hal qu’à Terminator : l’ordinateur
central, qui gère tout le vaisseau (et qui, pour nous, gèrera la maison,
programmera le four, le chauffage, nous réveillera le matin, obéira à la
moindre de nos demandes, nous écoutera et nous répondra).
On ne comprend pas tout de suite que Hal est le méchant du
film. Au début, on a même un peu envie de se moquer de lui, avec son accent So
british et son phrasé maniéré – et puis, quand même, ce n’est qu’un point rouge
dans une sorte de cadre, ça ne peut pas être un vrai personnage. On se dit
qu’il ne compte pas, puisqu’il n’est pas humain – alors même que c’est lui qui
accomplit le travail le plus considérable. Le drame éclate quand on saisit que
Hal est lui-même conscient de cette situation, qu’il éprouve des émotions,
qu’il est même en totale crise existentielle. Il n’a plus qu’à frapper :
et ce sont alors ses réponses et surtout ses silences qui nous renseignent sur
son état moral, jusqu’à sa pathétique agonie finale sur fond de diarrhée
verbale, l’une des morts de méchants les plus poignantes de l’histoire du
cinéma, alors même que tout le film semble froid et peu propice à l’empathie
envers les personnages.
L'immortelle immensité de l'âme et son désir refoulé de toute-puissante, saisis en plein paradigme bilatéral.
Kubrick ne s’intéresse pas vraiment aux extra-terrestres,
dont l’existence n’est attestée qu’environ aux deux tiers du film, sans qu’ils
jouent par la suite un rôle déterminant – on le sent bien davantage pris par ce
qu’ils révèlent chez nous. L’espace l’occupe un peu plus, mais principalement
pour les effets de style qu’il permet : silence, lenteur, obscurité,
infinie profondeur, contrastes, huis clos, esthétique tournant vers l’abstrait.
Mais ce qui le passionne réellement, c’est la machine et les possibilités dramaturgiques
qu’elle offre. Avant même l’apparition de Hal, dès ce fameux raccord déjà
évoqué où l’os de tapir devenu une arme se transforme en vaisseau spatial,
c’est la chose créée de main humaine qui est au centre des préoccupations de Kubrick,
et il paraît entendu que la seule différence entre la première image et la
seconde, c’est quatre millions d’années : au fond, une fusée et une
massue, c’est pareil. Une fusée qui pense, par contre, c’est extraordinaire :
c’est Hal. Et une massue qui pense ? La question n’est pas même esquissée,
mais reste entière : est-ce que c’est l’os de tapir qui intime à
l’homme-singe bouleversé par le monolithe de l’utiliser comme arme ?
Les mains en l'air, monsieur Copé, vous êtes cerné.
La langue française n’utilise pas, ou presque, la lettre K,
onzième lettre de l’alphabet – c’est d’ailleurs là un trait partagé parmi les langues romanes. Le K est principalement dévolu aux mots d’origines
étrangères, aux emprunts de notre langue au japonais (pour le karaté), au maori
(pour le kiwi), à l’anglais (pour le kart) ou au danois (pour le kayak). Pour
le reste, pour notre héritage latin, nous avons, pour retranscrire le phonème [k],
le choix entre le Q et le C. Il y aurait beaucoup à écrire sur l’inutilité du
Q, consonne compliquée qu’il est généralement impossible d’utiliser sans la
faire suivre d’un U, et qui, de fait, ne se retrouve employé que dans quelques
mots caricaturaux. Le C, lui, est un autre cas problématique : un coup il
se prononce [s], un coup il se prononce [k], en fonction de la voyelle qui le
suit – il peut même être orné d’une cédille (et ressembler à Ça) pour
contrevenir aux règles précédemment évoquées. C’est pourtant lui que la langue
française (à l’instar de l’italienne ou de la portugaise) a chargé de
représenter à 95% la prononciation de ce fameux phonème [k].
Car il faut bien se l’avouer, le K a plus de gueule. Son
nom, déjà, K (prononcer « ka »), a davantage de caractère que le
pauvre C (« sé »). Sa physionomie, ensuite, ces barres qui partent
dans tous les sens, tout ça lui assure un charisme évident, que le C, hélas,
est loin de partager. C’est l’un des regrets que j’ai vis-à-vis de ma langue maternelle :
qu’elle n’ait pas su incorporer plus efficacement le K, lettre jouissive à
tracer – pas autant, certes, que le Z plus gâté par la deuxième personne du
pluriel.
Ainsi, alors que les Etats-Unis, pays de langue anglaise et
donc beaucoup moins complexés que nous dans l’usage du K, alors donc qu’ils ont
eu JFK, nous, en France, nous avons eu JFC.
JFK, le vrai
JFK, c’est bien sûr John Fitzgerald Kennedy, trente-cinquième
président des Etats-Unis (premier catholique à accéder à cette fonction), mort
assassiné à Dallas, icône américaine au point que le principal aéroport de New
York porte son nom, ainsi que deux porte-avions ou le théâtre de Washington.
JFC, c’est Jean-François Copé, homme politique français des années 2000 et 2010 à propos duquel il devient
chaque jour un peu plus certain qu'il ne montera jamais plus haut que Ministre
du Budget (fonction occupée de 2004 à 2007), ce qui est particulièrement
tragique si l’on considère que, davantage qu’aucun autre homme politique en France,
Copé avait clamé son désir de devenir un jour Président de la République.
Personne, parmi les ambitieux de sa génération (Valls, NKM, Montebourg ou Xavier Bertrand), ne s’est
épanché sur le sujet avec autant d’ardeur, ni si fréquemment, et même Nicolas
Sarkozy, en son temps, avait été plus évasif. Copé, lui, affiche son ambition
depuis des années et des années – depuis près de dix ans, en fait. Et la vie,
souvent, est capricieuse : elle adore punir ceux qui ont ouvert trop grand
leurs gueules, pour parler trivialement.
Aujourd’hui, Copé est sur le point de quitter ses fonctions
à la tête de l’UMP, fonctions qu'il avait usurpées à François Fillon après le scrutin vraisemblablement truqué de novembre 2012. Alors qu’il était déjà depuis longtemps l'homme politique le moins apprécié des Français, le coup porté par l’affaire Bygmalion risque de
l’abattre pour de bon : même le plus fervent militant du parti ne pourra
pas empêcher une hésitation au moment de glisser dans l’urne un bulletin au nom
de Jean-François Copé. C’est ce qu’on appelle être grillé.
L'homme a commis deux erreurs : la première,
c’est de s’être cru plus malin que tout le monde ; la seconde, c’est de s’être
fait des ennemis jurés. Au premier rang de ceux-ci, François Fillon, qui n’a
toujours pas digéré l’élection volée de 2012 et qui vient d’obtenir sa
vengeance, avec l’éviction de Copé. A la tête de l’UMP, désormais, on retrouve
un triumvirat composé de Fillon, donc, ainsi que d’Alain Juppé et de Jean-Pierre
Raffarin. On ne pouvait pas rêver mieux pour barrer la route à un retour de Sarkozy.
Les Dalton
Parce que derrière le fusible Copé, c’est bien l’ancien
président qui se retrouve en ligne de mire. Il avait réussi à placer Copé à la
tête du parti, c’est-à-dire à qu’il continuait, en sous-main, à piloter l’UMP,
Copé étant le seul des barons à leur avoir publiquement déclaré allégeance.
Désormais, il doit composer avec Fillon, qui ne cache pas son envie d’en
découdre avec celui dont il fut premier ministre, Juppé, qui veut se poser en
recours, et Raffarin, qui, s’il n’a sans doute pas d’ambition présidentielle,
fut quand même l’un des premiers, parmi les ténors du parti de droite, à
prendre ses distances avec le tournant droitier la campagne de 2012. Aucun des trois ne souhaite un retour
aux affaires de Sarkozy, et à constater l’absence de pitié dont ils ont fait
preuve en sacrifiant Copé, il ne fait aucun doute qu’ils se montreront aussi
intraitables vis-à-vis de leur ancien patron, déjà cerné par les affaires
judiciaires (affaire Tapie, affaire Karachi, affaire Buisson, affaire Kadhafi, affaire Bygmalion, affaire Bettencourt, affaire des sondages de l'Elysée…).
Copé se rêvait JFK et ne fut que JFC, sigle qu'il partage avec le Jurançon Football Club, qui, sans lui manquer de respect, n'est pas le Real Madrid, ni même l'US Quevilly. Il est fort probable que sa carrière politique soit terminée, loins des ors qu'il convoitait tout haut. La faute à la lettre C.
Salut à toi, Lecteur. Bienvenue sur l’Observatoire des
Visions Périphériques.
Tu es arrivé sur ce blog, peut-être par hasard, ou peut-être
pas, peu importe, finalement. Le fait est que tu es là, et que j’ai l’intention
que tu y restes – et que tu reviennes.
Vive la démagogie.
Ma naissance remonte à l'année de la Chute du Mur de Berlin, ce qui veut
dire que je ne suis pas encore sénile, mais que le temps commence doucement à presser. A
presser pour quoi, je ne sais pas exactement, toujours est-il que la seule façon
d’échapper à ce temps qui passe, à ce temps implacable qui avance, qui s’écoule
et qui presse, c’est d’écrire. D’où ce blog.
Un blog pour parler de quoi ? De tout, c’est l’idée. De
tout ce qui a rapport à l’actualité (ou pas), de tout ce qui a rapport au
monde. Je n’ai pas envie de m’épancher sur ma vie privée. Je n’ai pas envie de
raconter mes aventures amoureuses, ni mes déboires professionnels. J’ai envie
de parler de cinéma, j’ai envie de parler de littérature, j’ai envie de parler
de politique, de football, de musique, de société, de nature. J’ai même envie
de parler d’économie alors que je n’y comprends rien. Je ne sais pas si ça va
intéresser grand monde – j’ai souvent tendance à surestimer la pertinence de ma
propre parole. En plus, je ne sais absolument pas comment m’y prendre pour,
comme on dit, faire « monter » un blog, pour y amener du « trafic »,
pour avoir des lecteurs, des commentaires, une tribune. Je me dis que je vais
essayer. Pour voir.
J’ai déjà, par le passé, tenté de tenir des blogs. Qu’ils
aient été consacrés au football, au cinéma ou qu’ils aient, comme celui-ci, une
vocation plus « généraliste», aucun n’a tenu bien longtemps – j’étais
jeune et futile, comme on dit.
Qu’est-ce qui ferait que l’Observatoire des Visions Périphériques
résisterait, lui, à l’usure du temps et à cette épreuve impitoyable infligée
quotidiennement par ma propre paresse ? Je n’en ai aucune idée. Peut-être
que dans un mois, à peine, peut-être même une semaine, ou encore moins,
peut-être que ce nouveau blog sera à son tour abandonné. Ce ne serait pas
surprenant. Mais le temps, qui commence à presser, est un allié. Il créé une
urgence, l’urgence d’écrire, l’urgence du dialogue. C’est sur cette urgence que
je compte pour mettre à jour régulièrement l’Observatoire de Visions Périphériques.
Pourquoi ce nom ? Depuis mon adolescence,
le concept de vision périphérique me fascine. Pour être honnête, quand on me l’a
enseigné au lycée, je n’y ai d’abord pas compris grand-chose. Mais le hasard a
voulu que le matin-même où le bac blanc consacré au sujet devait avoir lieu, je
me retrouve avec entre les mains un numéro du mensuel So Foot dans lequel
figurait une planche de Bouzard consacrée à la façon dont les arbitres
assistants faisaient pour démasquer les joueurs hors-jeu tout en suivant le
déroulement de l’action en cours. Il y était question de cônes et de bâtonnets,
bien sûr, mais surtout, c’était pour moi l’heure de la révélation : ainsi
l’Homme, égalant en cela la Femme, pouvait être capable de faire (ou voir) deux
choses à la fois. Il va sans dire que je réussis brillamment mon bac blanc (8
sur 20, ce qui était un bond de trois point par rapport aux notes que j’obtenais
habituellement dans cette matière), mais l’essentiel était ailleurs : j’avais
découvert le concept de vision périphérique, qui allait changer ma vie.
En fait, ça marche comme ça.
Désormais, je l’associe au recul, à ce recul sur les
évènements ou sur la situation, qui est l’une des qualités que j’apprécie le
plus chez les autres (et que j'aimerais plus que tout posséder). Créer un blog pour parler du monde ne pouvait se faire
sans la mention de la vision périphérique, paradoxal angle d’approche. Or,
visionpériphérique et visionspériphériques étaient des noms déjà pris. J’ai
hésité un temps, car visions-périphériques, lui, était libre, mais j’y ai vu
une lâcheté, un vol de nom déguisé, et il m’a semblé que si j’avais appelé mon
blog visionspériphériques, je n’aurais pas vu d’un bon œil le fait que débarque
un nouveau voisin avec un grand sourire, le nom visions-périphériques sous le bras.
J’ai donc rajouté, pour me distinguer, L'Observatoire, ce
qui confère, je trouve, à ce nom déjà bien ambitieux un caractère légèrement
arrogant qui n’est pas pour me déplaire. L’Observatoire des Visions Périphériques :
il va s’agir de surplomber un panorama à 360°, l’affaire n’est pas mince.
J’espère que tu auras, Lecteur, l’occasion de revenir
souvent ici. Je tenterai de t’y réserver toujours un bon accueil. Je tenterai
aussi de t’intéresser, de partager avec toi ce que je sais du monde et ce que
je pense de lui. J’essaierai de surplomber, avec toi, ce panorama à 360°. Je t’aime.
A très vite.