samedi 7 juin 2014

Onze moments mythiques de la Coupe du Monde - 9 : Portugal - Pays-Bas 2006

Cet article fait partie d'une série de onze textes consacés à autant de moments mythiques offerts par la Coupe du Monde de football depuis 1998. Retrouvez les autres sur cette page.


Règlement de compte à OK Corral.

Il arrive que certains matches laissent une empreinte indélébile. Pour leur scénario à suspense (la finale de Ligue des Champions entre Liverpool et le Milan AC en 2005 ou celle de l’Euro 2000 entre la France et l’Italie), pour la qualité du jeu produit (le quart de finale entre les Pays-Bas et la Russie, en 2008), pour un arbitrage scandaleux (Chelsea - Barcelone en 2009) pour un geste entré dans l’Histoire (la reprise de volée de Van Basten en 88 contre l’URSS) ou pour une forte résonnance politique (Etats-Unis – Iran au mondial 98).

D’autres le restent car ce sont des purges ou des pugilats. Le huitième de finale disputé par le Portugal et les Pays-Bas lors de la Coupe du Monde 2006 en est peut-être l’exemple le plus vibrant. Rien ne laissait présager un tel déchaînement : les Pays-Bas étaient entraînés par Marco Van Basten, apôtre du beau jeu et symbole de l’élégance lorsqu’il était joueur, et le Portugal, équipe réputée joueuse et dotée de manieurs de ballon comme Figo, Maniche, Deco ou le jeune Cristiano Ronaldo, alors âgé de 21 ans et affublé du numéro 17.

Le joueur de Manchester United est décidé à sortir le grand jeu, et commence dès le début du match à jauger ses adversaires en essayant de les dribbler (à l’époque, celui qui n’est pas encore devenu CR7 n’est pas non plus la machine à marquer qu’il est devenu par la suite, mais un ailier rapide et dribbleur, volontiers « grigriteur »). Sauf qu’en face, c’est Mark van Bommel, qui n’est pas du genre à se laisser marcher sur les pieds. Dès la deuxième minute, il le découpe le long de la ligne de touche, proprement. L’arbitre, monsieur Ivanov, siffle immédiatement. Carton jaune, le premier d’une interminable série.

Un match qui cartonne.
Dans l’indifférence la plus totale, ou presque, Maniche marque le seul but du match. L’important est ailleurs : c’est le concours du plus grand nombre de biscottes. Le genre de match où, à la mi-temps, les entraîneurs disent à leurs joueurs que celui qui n’a pas son carton à la fin du match est un traître. Et avec les poètes présents sur le terrain (Van Bommel, Heitinga, Boulahrouz, Van Bronkhorst ou Sneijder côté hollandais, Petit, Costinha, Figo, Maniche ou Nuno Valente pour le Portugal), le résultat est au-delà de toute espérance : seize jaunes distribués, pour quatre rouges, et là encore, une victoire des Portugais, par 9 avertissements à 7, avec deux expulsions partout. Mais au-delà de ce total record en Coupe du Monde (loin devant Allemagne - Cameroun 2002 et Espagne – Pays-Bas 2010), c’est l’impression d’avoir assisté à un combat de rue qui prédomine.

Le Portugais Costinha est le premier à être expulsé, juste avant la mi-temps, coupable d’une stupide main volontaire commise sous le coup de l’énervement. En seconde période, une échauffourée voit Figo mettre un coup de boule à Van Bommel en ne s’en tirant qu’avec un jaune, avant de réussir à faire expulser Boulharouz dès l’action suivante. Un peu plus tard, Heitinga refuse de rendre la balle aux Portugais après un arrêt de jeu et part dans une série de dribble. Deco le sèche, et débute une nouvelle altercation entre joueurs des deux équipes, durant laquelle Sneijder se jette sur Petit et n’écope lui aussi que d’un jaune. Un peu plus tard, Cocu poussera Deco par terre sans même être sanctionné. Van Persie adresse un grand bras d’honneur à la défense Portugaise. Ce n’est plus du football, c’est un carnage – la plupart des fautes sont gratuites, méchantes, faites pour intimider, et toutes ne sont pas accompagnées d’un carton tandis que la pression monte constamment entre les deux bancs de touches. Jusqu’où iront-ils ? Dans les tribunes, le public, chauffé à blanc, se le demande, tant l’accumulation de coups de sifflets de l’arbitre devient enivrante et le spectacle des multiples bassesses des uns et des autres jubilatoire.

La paix des braves.
La conclusion est inattendue. Lors des arrêts de jeu, les caméras capturent une image insolite : le Portugais Deco et le Néerlandais Van Bronkhorst, tous deux expulsés, s’asseyent côte à côte au bord du terrain et regardent la fin de la rencontre en discutant, piteux comme deux collégiens qui sortent du bureau du principal. L’un porte un maillot grenat, l’autre blanc. Les deux sont amis et partenaires de club, au Barça où ils viennent de remporter la Ligue des Champions. Mieux, même : petits, bruns et coiffés pareil, ils se ressemblent. Et durant quatre-vingt-dix minutes, ils viennent de s’affronter, sur le pré comme sur un ring. Tout le monde a oublié que le Portugal avait gagné cette rencontre. Personne, en revanche, de fera disparaître le souvenir de sa sauvagerie.

Tous les cartons :





Juan Carlos : l'histoire alternative

Un peu plus à l'Ouest...

En début de semaine, la nouvelle est tombée : Juan Carlos, le Roi d’Espagne, El Rey, a abdiqué. Son fils, Felipe, lui succède : il devient donc Felipe VI.

J’ai toujours bien aimé le Roi d’Espagne. Sa jovialité parfois un peu bonhomme, ses rondeurs, son côté oncle fantasque jouaient un peu, c’est vrai. Beaucoup moins, cependant, que son rôle dans la transition démocratique en Espagne, dans l’immédiat après-Franco. L’histoire est connue, mais peut être racontée encore une fois.

La Deuxième République a chassé d’Espagne le Roi Alphonse XIII, en 1931. La Guerre d'Espagne a ensuite éclaté, puis le long règne du Franquisme. Franco, parvenu au pouvoir, a très tôt désigné Juan Carlos, le petit-fils d’Alphose XIII comme son successeur, manière de contenter à la fois les tenants d’un certain légitimisme, et de couper court à toute éventuelle querelle quant à sa succession. A la mort du Caudillo, en 1975, c’est comme prévu Juan Carlos qui prend le pouvoir. Contre toute attente, le nouveau souverain, aussitôt couronné, entame la transition démocratique et permet à son pays de tourner la page de quarante ans de dictature militaire. Cependant, tout aurait pu ne pas aussi bien tourner.

Imaginons ce qui se serait passé si derrière le masque de play-boy futile qu’il arborait avant son accession au trône, ne s’était pas trouvé le principal héros du XXème siècle espagnol mais le continuateur du fascisme à l’espagnole.


Allez-y franco, mon général.

En 1975, Franco meurt. Lui succède donc, comme prévu Juan-Carlos. L’arrivée au pouvoir d’un homme jusqu’alors surtout connu pour son amour des belles bagnoles et ses participations aux soirées mondaines suscite quelques attentes dans la presse internationale : on l’imagine plus ouvert, plus moderne que son prédécesseur, plus libéral, aussi. En un mot, on entrevoit la possibilité pour l’Espagne de sortir enfin de la longue nuit dans laquelle le franquisme l’a plongée. Dès le début, Juan Carlos douche tous les espoirs.

Sa première visite officielle est pour le général Pinochet, au Chili, avec lequel le nouveau souverain tente de créer un partenariat privilégié – l’Argentine de Videla suivra quelques mois plus tard. Parallèlement à cela, pour bien faire comprendre à tout le monde que c’est lui le chef, Juan Carlos mène une purge parmi son état-major, faisant arrêter, la même nuit, une petite centaine de gradés que l’ont disait peu convaincus de lui. Lorsqu’en 1981, de l’autre côté des Pyrénées, le socialiste François Mitterrand est élu, El Rey décide de fermer sa frontière avec la France, qu’il qualifie de « cheval de Troie du bolchevisme en Europe de l’Ouest ». En apprenant la nouvelle, Mitterrand hausse un sourcil.

En 1981 a également lieu une tentative de putsch : des généraux, convaincus que Juan Carlos va trop loin et que l’avenir de l’Espagne ne doit pas être lié à cette pratique royale du fascisme, proclament la troisième République. Le jour-même, Juan Carlos, impitoyable, réussit à les capturer en commandant lui-même, depuis l‘arrière, l’armée qui lance l’assaut final, en plein Madrid. Tous les mutins sont condamnés à mort. Mais ce n’est pas le seul soubresaut qui agite l’Espagne : les séparatistes basques, plus traqués que jamais, ont lancé l’insurrection depuis Bilbao. La guerre civile qui s’en suit dure huit mois, met tout le Pays Basque à feu et à sang (trois cent mille morts, principalement des civils) et voit la victoire des forces royales dans ce qui entre dans l’Histoire sous le nom de Seconde Guerre d’Espagne (également connu sous le nom de Guerre d’Indépendance, au Pays Basque).

Qui vote pour la continuation du franquisme ?


Le principal effet de ce conflit est le refus très médiatique du pape Jean-Paul II, invité par le Roi à se rendre à Compostelle, et qui lui répond que tant qu’un boucher tel que lui sévira à la tête de l’Espagne, il n’y mettra pas les pieds. Vexé, Juan Carlos multiplie les rodomontades : il masse des forces à la frontière portugaise, finance les pro-salazaristes en vue de provoquer chez son voisin des troubles justifiant une intervention espagnole (et le rétablissement d’une dictature militaire amie au Portugal, démocratique depuis 74), sans qu’un seul soldat ibère ne passe finalement la frontière. Pas découragé pour autant, Juan Carlos s’entête à vouloir frapper un grand coup : en 1988, il tente l’annexion de Gibraltar. L’Angleterre réagit immédiatement, et en moins d’une semaine, l’Espagne signe l’armistice.

Suivent quelques années de vaches maigres. Les rares pays amis du Royaume voient, un par un, leurs dictatures être renversées (Argentine, Chili), ses relations avec l’Europe sont inexistantes (les coups de poker ratés au Portugal et à Gibraltar ainsi que l’écrasement de la rébellion basque ont coupé court aux tentatives de rapprochements initiées par le Franco vieillissant), et même l’Eglise, très influentes dans la péninsule, marque ses distances. Juan Carlos essaie bien de se faire bien voir des Etats-Unis, mais ceux-ci ne sont même pas intéressés : à la chute de l’URSS, le dernier état soviétique, l’Espagne fasciste perd sa raison d’être, et du même coup tout son intérêt stratégique aux yeux de Washington. Pour ne rien arranger, les caisses sont vides et le pays est moribond.

Juan Carlos, désireux de se trouver de nouveaux alliés, se met à copiner avec les derniers dictateurs militaires qu’il lui reste : ceux d’Afrique du Nord. Kadhafi l’accueille d’un humiliant « je n’oublie pas que nos deux peuples ont pendant des siècles fait partie du même empire », Hassan II obtient de lui la cession de Ceuta et des îles Zaffarines, mais au finalement, sous l’impulsion de Juan Carlos, tous trois et Zine Ben Ali créent l’Union Méditerranéenne, faible substitut aux Etats-Unis d’Afrique rêvés par Kadhafi, mais riche en accords économiques et financiers.

Bonnes manières à l'espagnole : Juan Carlos, un souverain Tripoli


Surtout, les années 90 sont marquées par l’émergence d’un homme de l’ombre qui va devenir incontournable : Florentino Pérez. D’abord chargé de la propagande du régime, il va petit à petit accéder au cercle les plus intime du souverain, jusqu’à devenir son éminence grise. C’est lui qui sera à l’instigation du Virage Juste, qui visera, dans une tradition soviétique jusqu’alors totalement étrangère au fascisme espagnol, à créer un gros fonctionnariat, et par là-même une classe moyenne dont le pouvoir espère alors qu'elle pourra relancer la consommation et l'économie du Royaume. C’est lui aussi qui sera le cerveau de la transformation de Majorque, des Canaries et surtout de Barcelone en provinces au statut spécial – c’est-à-dire en paradis fiscaux et en destination de luxes mondialement prisées. C’est lui encore qui initiera le tournant « tout sport » de l’Espagne, via la création de champions destinés à faire vibrer la fibre patriotique des Espagnols, et dont les six victoires consécutives à Roland Garros (de 2005 à 2010) du tennisman Fernando Verdasco constitueront l’apogée.


Florentino Pérez, interrogé sur son soutien à la couronne.

Grâce à son relatif isolement vis-à-vis de ses voisins européens, et vis-à-vis e la finance internationale, l’Espagne sort sans trop de séquelles de la crise de 2008. Mais quelques années plus tard, l’onde de choc partie de Tunisie et qui deviendra connue sous le nom de Printemps arabe traverse la Méditerranée, s’en prend au Royaume, avec quelques mois de retard. Les manifestations, d’abord pacifiques, sont principalement l’œuvre de cette jeune classe moyenne créée par Fiorentino Pérez et choyée par José Maria Aznar,  le ministre des finances de Juan Carlos. Ce que réclament les manifestants, comme en Afrique du Nord ou en Syrie, c’est d’abord d’avantage de libertés individuelles, mais surtout un rapprochement avec l’Union Européenne. Le souverain a vieilli et n’est plus aussi prompt à réprimer dans le sang que dans les années 80. Il commence d’abord par faire quelques promesses, qui n’arrivent pas à enterrer le mouvement, que quelques mesures symboliques, comme la libération du cinéaste Pedro Almodovar (enfermé depuis 2008, pour des films jugés trop subversifs), n’arriveront pas à endiguer. Rapidement, le pays s’enfonce dans l’impasse, et connait une crise économique. Les photos du Roi, en train de chasser l’éléphant alors que toutes les places du pays sont occupées par des manifestants sème le trouble parmi les loyalistes : certains se désolidarisent du pouvoir, qui dès lors n’a plus d’autre choix que d’entamer le rapport de force. Alors que Ben Ali et Moubarak ont démissionné et que Kadhafi s’est fait renverser par l’OTAN et massacrer en place publique, Juan Carlos s’applique comme Bachar Al-Assad à diviser ses ennemis, et recule ainsi pendant longtemps le basculement de l’Espagne dans la lutte armée.

Tout autour, les Européens exaltent le souvenir de la Première Guerre d’Espagne, ravivent la flamme de l’antifascisme. Après avoir un temps laissé la situation se décanter pour voir comment allaient tourner les évènements, la France d’Alain Juppé (réélu en 2012), les Etats-Unis de Joe Biden et la Russie de Poutine s’accordent sur une intervention éclair, fin mai 2014. L’armée espagnole, à l’équipement vétuste, est rapidement défaite et le 2 juin 2014, Juan Carlos, vieilli, bouffi et pour tout dire au bout du rouleau, annonce qu’il renonce au pouvoir. La Quatrième République Espagnole (et non la Troisième, en hommage aux révolutionnaires de 1981) est proclamée le soir-même.

Dans cette version alternative, évidemment, Letizia n'a pas épousé Felipe, et ne devient donc pas reine après l'abdication de beau-papa. D'ailleurs, Felipe ne devient pas roi non plus.


vendredi 6 juin 2014

Onze moments mythiques de la Coupe du Monde - 10 : Le baiser de San Iker et Sara Carbonero

Cet article est le deuxième d'une série consacrée au moments récents les plus mythiques de la Coupe du Monde de football. Les autres sont accessibles sur cette page.


Pyrame et Thisbé


Les polémiques nées de conflits d’intérêts entre la proximité des journalistes avec le pouvoir sont légions. On se souvient ainsi des mises en retrait de Béatrice Schönberg ou Audrey Pulvar, lorsque leurs compagnons Jean-Louis Borloo et Arnaud Montebourg ont fait leurs entrées respectives au gouvernement. C’est également le lot du sport. On se souvient, en France, de la période où Raymond Domenech était sélectionneur et où sa compagne, Estelle Denis, présentait 100% Foot, sur M6, une émission durant laquelle le coach des Bleus était souvent brocardé par les chroniqueurs, Pierre Ménès et Dominique Grimault. Si le professionnalisme d’Estelle Denis permit pendant longtemps le bon déroulement de l’émission, c’est à Raymond Domenech qu’on doit le moment le plus célèbre de cette collusion : lors de l’Euro 2008, juste après l’élimination française à l’issue du dernier match de poules perdu face à l’Italie. Au micro que lui tendant un journaliste, le sélectionneur annonça que son seul projet était « d'épouser Estelle ». On imagine la gêne d’Estelle Denis reprenant l’antenne quelques instants pus tard.

En Espagne, c’est en 2010 qu’a lieu un incident équivalent. Sara Carbonero, jeune femme de vingt-six ans, est journaliste de la chaîne Telecinco, journaliste sportive. L’année précédente, c’est elle qui a couvert la Coupe des Confédérations, et, forte de son titre de « plus belle journaliste sportive du monde » décerné par le magazine FHM en 2009, elle devient la vedette du service des sports de Telecinco. Lors de la Coupe du Monde 2010, en Afrique du Sud, elle suit tous les matches de l’Espagne depuis le bord du terrain. L’équipe espagnole, la Roja, championne d’Europe deux ans plus tôt, est l’un des principaux favoris de la compétition, avec l'Allemagne et le Brésil.

Bienvenue au pays des soeurs Cruz.
Problème, dès le premier match, l’Espagne s’incline, un à zéro et à la surprise générale, face à la Suisse. Sara Carbonero se retrouve sous le feu des critiques, accusée par certains journaux d’avoir causé la défaite espagnole : sa présence au bord du terrain aurait distrait Iker Casillas, gardien et capitaine de la Roja. Car voilà : à la ville, Sara et Casillas sont en couple, et tout le monde a beau connaître le sérieux de l’implication de Casillas, n’importe quel homme ayant posé les yeux sur Sara ne peut que constater qu’elle peut distraire n’importe qui n’importe quand.

Dans la réalité, il n’en est rien, et Casillas, qui n’avait déjà pas grand-chose à se reprocher sur ce but encaissé face à la Suisse, n’encaissera qu’un seul autre pion de toute la compétition. L’Espagne, de son côté, battra le Honduras et le Chili en poules pour se qualifier au second, où elle éliminera successivement le Portugal, le Paraguay et l’Allemagne pour se hisser jusqu’en finale, où, au bout de la compétition, elle triomphera des Pays-Bas pour s’offrir son premier sacre mondiale. La Roja, éternelle favorite jamais titrée, souvent moquée et qualifiée de « championne du monde des matches amicaux », s’installera enfin sur le toit du football mondial. Pendant longtemps, l’Euro 1964 avait été le seul trophée de la sélection espagnole. Il fallu l’éclosion de la génération de Casillas, Xavi, Iniesta, Puyol et Sergio Ramos pour enfin dépoussièrer l’armoire à trophées et empiler l’Euro 2008, le Mondial 2010 et l’Euro 2012.

Ce n’est qu’au soir de la victoire espagnole que l’on réentendit parler de Sara Carbonero. Durant la compétition, elle s’était volontairement faite discrète, pour ne plus embarrasser Casillas. Elle avait même cédé son statut de principale vedette people à un mollusque, le poulpe Paul, pensionnaire de l’aquarium d’Oberhausen en Allemagne et auteur d’un sans-faute en pronostiquant sans aucune erreur tous les matches sur lesquels ses soigneurs l’interrogèrent, même la victoire finale de l’Espagne sur les Pays-Bas.

Tiens, une scène coupée de Game of Thrones !
C’est à l’issue de ce match, de ce succès difficile et cripant (un zéro pour l'Espagne, après prolongation et au terme d'un match musclé, âpre, tendu, parfois violent, même), que Sara se retrouve face à Casillas. Entre eux, un micro. Sara n’est pas, comme des millions d’Espagnols, entre train de fêter la victoire. Elle travaille. Face à elle, ce n’est pas son compagnon, c’est le capitaine de la Roja, et elle doit l’interviewer, lui, son Iker, auteur d'un arrêt décisif dans la partie face au Hollandais Robben. Casillas, médaille d’or autour du coup, joue le jeu, répond à deux questions. Puis craque, comme Domenech, et se jette sur Sara pour l’embrasser. Contrairement à Domenech, il avait gagné, et plus personne ne voulait savoir si oui ou non la présence de Sara au bord du terrain l’avait gêné. Les vainqueurs ont toujours raison.

L'acte : 



Note : Sara et Iker sont tous les deux attendus ces prochaines semaines, au Brésil, pour de nouveaux épisodes de leur love story. Sauf que cette fois, l'Espagne ne gagnera pas...

lundi 2 juin 2014

Onze moments mythiques de la Coupe du Monde - 11 : l'arbitrage scandaleux de Byron Moreno

Cet article est le premier d'une série consacrée aux moments récents les plus mythiques de la Coupe du Monde de football. Retrouvez le reste du dossier sur cette page.

Même les Italiens se sentent parfois lésés par l'arbitrage.

Dans une nouvelle peu connue de Dino Buzzati (que l’on retrouve dans le recueil du K), chaque semaine, le lundi à minuit, l’homme le plus puissant de la planète décède : d’abord le chef de l’Union Soviétique, puis le Président américain, puis le vice-président, puis le chef de l’Afrique occidentale, et à partir du moment où tous les puissants ont compris en quoi consistait la Justice divine (car tout se fait sous l’impulsion d’un Dieu en colère contre nous), chacun abandonne sa charge sans être remplacé, personne n’osant plus détenir plus de pouvoir que les autres de peur d’être châtié, ce qui créé un ordre nouveau.

La Coupe du monde 2002, coorganisée par le Japon et la Corée du Sud, en fut une sorte d’adaptation footballistique : dès le premier tour, la France, tenante du titre et championne d’Europe, était éliminée, sans marquer le moindre but. Dans la foulée, la redoutable Argentine (articulée autour de Veron, Batistuta, Crespo ou Zanetti, elle avait littéralement survolé son groupe de qualification) subissait le même sort, puis le Portugal de Figo, ballon d’or 2000 et Joueur FIFA de l’année 2001, et enfin le Cameroun, double champion d’Afrique en titre et champion olympique.

Au stade des huitièmes de finale, l’Italie, vice-championne d’Europe et menée par des joueurs du calibre de Vieri, Maldini, Del Piero, Cannavaro et Totti, peut se dire que la voie est libre. Le dix-huit juin, à Daejon, elle rencontre la Corée du Sud, qui joue certes à domicile et est certes entraînée par Guus Hiddink, mais reste novice à ce niveau et ne compte aucun joueur de classe mondiale. C’est à ce moment qu’intervient Byron Moreno. L’arbitre équatorien, star dans son pays où il multiplie les participations à des émissions de télé, mais inconnu au niveau mondial, va entrer dans l’Histoire de la Coupe du Monde en accordant un penalty généreux au pays organisateur avant d’expulser litigieusement Francesco Totti puis de refuser un but en or valable à Damiano Tommasi. La Corée du Sud se qualifiera finalement 2-1, sur un but marqué par le seul Coréen jouant dans le championnat italien (Ahn Jung-wan, remplaçant à Pérouse et viré dès le lendemain de la rencontre par son fantasque président, Luciano Gaucci, l'homme qui avait voulu faire jouer des femmes et l'un de fils de Kadhafi dans son équipe), et toute la Botte se déchainera contre l’arbitrage de Byron Moreno, lequel, frimeur, se déclarera très satisfait de sa prestation et rejettera la faute sur les ratés de l’attaque de la Squadra Azzura, avant de se moquer du tempérament « mauvais perdant » des Italiens.

Lord Byron.
La Corée du Sud, équipe surprise de la compétition, éliminera ensuite l’Espagne en quarts de finale avant de buter sur l’Allemagne en demies. La surprenante résistante physique de ses joueurs (le défenseur français Willy Sagnol, qui les avait affronté un an auparavant, puis quinze jours avant le début du mondial aurait noté, songeur : « leurs cuisses ont doublé de volume ») et l’arbitrage favorable rencontré durant la compétition feront germer l’idée d’une coupe du monde pourrie, destinée à avantager le pays organisateur pour mieux y promouvoir le football (avec un certain succès, à en croire les sommes auxquelles se négocient, aujourd’hui, le tournées des grands clubs européens en Asie). Byron Moreno, lui, s’empêtrera dans une sombre histoire de corruption, lors d’un match de championnat équatorien où il favorisera (en octroyant DOUZE minutes de temps additionnel) l’équipe de Quito, ville où il briguait un siège du conseil municipal. Suspendu vingt matches, il signera son retour en expulsant trois joueurs d’une équipe qu’il n’aimait pas, avant, sous le scandale provoqué par ses décisions, de prendre sa retraite.

L'heure du carton.


Ce ne sera pas la fin de l’aventure, puisque Moreno, d’abord en proie à de graves soucis personnels, a fini, en septembre 2010, par se faire arrêter, au terminal de l’aéroport JFK de New York, avec un peu plus de six kilos d’héroïne sur lui cachés sous ses vêtements. Il sera condamné à deux ans de prison. En apprenant la nouvelle, Gianluigi Buffon, déjà gardien de la Squadra Azzura lors de l'épique huitième de finale, déclara : "en 2002, c'est dans le corps qu'il les avait, les six kilos de drogue". Et Buzzati ? Dans sa nouvelle, il n’épargne qu’un seul puissant : De Gaulle, décrit comme un nonagénaire gâteux s’accrochant à la France comme un vieillard à sa canne (la nouvelle, devenue uchronique à titre posthume, est sensée se passer en 1980), et ce afin d’offrir une leçon d’humilité à ce Don Quichotte moderne. Le football, lui, en a sauvé deux : le Brésil, et l’Allemagne, qui avaient été inhabituellement à la peine en qualification, avaient enfin appris la modestie et ont fini par se hisser en finale. Le reste du tableau laisse songeur : Corée du Sud et Turquie en demi-finales, Etats-Unis et Sénégal en quarts. Et le sentiment d’une coupe du monde à part.

Les principaux faits d'arbitrage du match :





samedi 31 mai 2014

Onze moments mythiques de la Coupe du Monde : Préambule.


Cet article a valeur de préambule d'une série consacrée aux moments récents les plus mythiques de la Coupe du Monde de football. Retrouvez les autres sur cette page.

Franz Beckenbauer disputant, le bras en écharpe, la légendaire demi-finale Allemagne - Italie de 1970 (4-3 pour l'Italie)

Depuis le début, ou presque, la Coupe du Monde regorge d’instants de légende, de moments mythiques, ressassés à l’envi. Ainsi, qui ne connait pas l’histoire du but de l’Anglais Hurst en finale de la coupe du monde 1966, qui n’était vraisemblablement pas valable ? Qui n’a pas entendu parler du doublé de Maradona (main de Dieu et but du siècle) contre l’Angleterre en 1986 ? Du France – Allemagne de 1982 avec l’attentat de Schumacher sur Battiston ? De Baggio ratant son tir au but en 1994 et précipitant ainsi la défaite de l’Italie qu’il avait lui-même hissée en finale ? De l’Allemagne et l’Autriche s'accordant pour faire match nul, éliminant ainsi l’Algérie, en 1982 ? De Pablo Escobar, défenseur colombien qui, après avoir marqué contre son camp, fut assassiné à son retour au pays ? De Pelé, et de sa passe aveugle pour Carlos Alberto en finale de la Coupe du Monde 1970 ?

Tous ces évènements, tragiques, comiques ou magnifiques, sont entrés dans l’Histoire de la plus prestigieuse compétition sportive au monde. Dans quelques jours, au Brésil, débutera une nouvelle édition de la Coupe du Monde de football : la vingtième. Et alors, pendant un mois, de nouveaux chapitres de la légende du Mondial s’écriront. A coup sûr.

Davor Suker prenant son pouls avant de tirer un penalty.

Pour preuve, onze moments récents. Onze, comme le nombre de joueurs dans une équipe de football. Récents, pour faire taire les ronchons, ceux qui marmonnent tout le temps que c'était mieux avant, parce que ceux qui pensent que la légende appartient aux temps passés, aux images en noir et blancs et aux courses saccadés des ailiers le long de la ligne, ils se trompent : la légende est en marche, elle ne cesse jamais de s’écrire. Le curseur a été fixé en 1998. 1998 est l’année où le peuple français s’est aperçu que la football existait – tout ce qui est arrivé avant n’a pas existé, ou presque, dans l’Hexagone. 1998 est également la première année où le Mondial a réuni trente-deux équipes – quatre ans plus tôt, en 1994, il  n’y en avait que vingt-quatre. 1998, encore, est la première coupe du monde diffusée sur Internet, la première scrutée aussi mondialement, la première où rien n’a pu échapper à personne. Enfin, 1998 est surtout la première des coupes du monde que j’ai moi-même pu suivre – en 94, je n’avais que cinq ans, et je m’intéressais alors à peu près autant au football qu’à la trigonométrie.

1998, 2002, 2006 et 2010, ça ne fait que quatre éditions, quatre éditions pour onze moments. Et pourtant, il a fallu en éliminer, des beaux et des tristes, des injustes et des somptueux. La tragique agression du gendarme Nivel par des hooligans allemands (1998), la prière collective des Brésiliens après la victoire (2002), la trahison de Cristiano Ronaldo faisant expulser Wayne Rooney, son coéquipier à Manchester United (2006) ou la cocasse opposition des frères Boateng, Jérôme avec l’Allemagne et Kevin-Prince avec le Ghana (2010) n’y ont pas trouvé place. Mais l'amateur trouvera quand même de la violence, de l’amour, de la triche, des coups du destin, des inspirations lumineuses et des scandales : tout ce qui fait la Coupe du Monde. En attendant, soyons sûrs que dès les prochains jours, les terrains brésiliens nous offriront d’autres de ces instants hors du commun. Ils seront l’œuvre des plus grandes stars, Messi, Ronaldo ou Neymar, ou bien d’anonymes, d’arbitres, de journalistes ou de spectateurs, d’entraîneurs, peut-être, de n’importe qui, en fait. Mais ils seront là, comme à chaque fois, et c’est eux qui placent la Coupe du Monde au-dessus de tout – oui, tout, absolument et très exactement TOUT.



vendredi 30 mai 2014

Perdus dans l’espace 1 : L’homme et la machine – 2001 : l’Odyssée de l’espace (Kubrick, 1968)

[ceci est le premier volet d’une série de quatre articles traitant plus ou moins librement de la représentation de l’homme dans l’espace au cinéma – le deuxième est disponible ici, le troisième là et le dernier est en cours d'écriture]

Le Futur


J’ai récemment revu 2001 : l’Odyssée de l’espace, chez moi, avec un copain, après nous être goinfrés de pâtes bolognaise. C’était la troisième ou quatrième fois que je le voyais, je ne sais plus, en un peu moins de dix ans (je parle de 2001, pas de mon pote).

J’aime beaucoup mon DVD de 2001. C’est l’un des premiers que j’ai eu, à une époque où je n’avais encore que des cassettes VHS, c’était l’une de ces vieilles éditions aux boîtes en carton, et dans cette édition précise, Warner Bros collection Stanley Kubrick qui doit dater de 2002 ou 2003 (et non pas 2001, hélas), il y a un défaut de fabrication assez rare : une faute d’orthographe dans le titre du film, non sur la jaquette, heureusement, mais sur la tranche qui transforme l'Odyssée en Odysée, et c’est ce cas unique (ou rare, au moins) qui fait que je suis si attaché à mon DVD de 2001 – davantage, d’ailleurs, au DVD qu’au film : il doit s’agir d’un de mes deux ou trois DVD préférés, avec celui de Scarface et celui d’Ocean’s Eleven que j’ai prêté il y a huit ou neuf ans, je n’arrive plus à me souvenir à qui, et bien sûr, personne ne me le rend, alors que si je devais procéder à un classement de mes films préférés, 2001 figurerait certes en position confortable, mais hors du top ten, plutôt aux alentours de la 30ème place, quelque part entre Le Voleur de bicyclette et Le Bon, la Brute et le Truand, ce qui, en soi, n’est pas un mauvais classement, j’en conviens, mais bon nombre de cinéphiles plus ou moins avertis le placent volontiers plus haut, et je me sens coupable de ne pas les imiter.

 A l’intransigeante chapelle kubrickienne qui me somme de m’expliquer, je n’ai rien à dire. Rien, à part que j’adore 2001, mais qu’il y a des films que j’aime davantage encore. Rien que chez Kubrick, par exemple, je préfère Barry Lyndon. Il y a également Shining et Orange mécanique, que je mets volontiers au même niveau que 2001. Mais ça ne veut pas dire que je n’aime pas 2001. Bien au contraire.

En revoyant 2001, je n’ai pas pu m’empêcher d’admirer la puissance narrative de Kubrick. Pendant longtemps, il ne se passe rien, ou presque, les fausses-pistes se succèdent, et on est littéralement scotché. Ça commence dès l’écran noir du début, sur fond de Zarathoustra. Il n’y a pas d’image, rien que de la musique, et on n’ose pas bouger. Ensuite, les singes. Pas de dialogue, un pastiche de documentaire animalier, la musique, le monolithe, et puis les singes découvrent l’outil, s’en servent pour créer des armes, et paf, raccord sur un vaisseau spatial avec une valse viennoise en bande-son, et une première histoire mettant en scène des scientifiques, sur la lune, une histoire obscure.



Ce ne sera pas encore la bonne histoire, puisqu’il y aura ensuite la séquence des astronautes aux prises avec Hal, leur ordinateur dépressif, puis encore le trip mystique de la fin. A chaque fois, et de façon croissante, le spectateur est pris aux tripes, alors même qu’il est baladé d’histoire en histoire et que jusqu’il faut attendre la fin pour comprendre là où Kubrick veut en venir. Dans le fameux trip psychédélique final, on pourrait lâcher, on pourrait se dire que ça commence à bien faire, que Kubrick dépasse les bornes. Mais non, on est pris, on est totalement pris : on l’est même de plus en plus, et le paradoxe, c’est que le film est impossible à raconter, et que sa cohérence n’apparaît qu’à la fin.

"Maurice, tu pousses le bouchon un peu trop loin."

C’est cela qui est le plus surprenant, dans 2001 : l’impression d’évidence créée par la juxtaposition de segments n’ayant rien d’autre en commun que l’irruption d’un monolithe noir. Se créé, entre le réalisateur et le spectateur, un pacte qui fait que le premier a le droit d’emmener le second où il veut, absolument partout où il veut, et ce pacte n’est jamais rompu, et le spectateur se laisse conduire, émerveillé.

On connait le legs de 2001 : c’est un amas d’images que personne n’avait jamais filmées, et qui ont toutes eu le temps de devenir des clichés. Personne n’avait jamais filmé d’hommes préhistoriques. Personne n’avait jamais filmé de vaisseau spatial. Personne n’avait jamais filmé de trip psychédélique. Kubrick a été le premier, et il a été massivement copié. 2001 fait partie de ces films où quasiment chaque plan a été l’objet d’un pastiche, d’un plagiat ou d’une parodie, ou des trois à la fois. Mais il n’est pas affaibli par tous ces emprunts, qui pourraient lui donner un air daté ou vaguement nanardeux. Au contraire, il sort vainqueur de la comparaison avec à peu près tous ses héritiers.

A cause de quoi ? D’abord, il y a l’image. Je n’ai jamais eu l’occasion de voir 2001 au cinéma, mais la dernière fois que je l’ai revu, après la bolognaise, c’était sur une télé beaucoup plus grande que les fois précédentes, et j’ai pu apprécier le changement. J’imagine que sur un écran de cinéma, le chef d’œuvre est encore plus écrasant. L’image est absolument incroyable, qu’il s’agisse des scènes de la vallée du Rift, de celles dans l’espace ou du trip final. Chaque nouveau plan fait presque l’effet d’une claque, et les effets spéciaux n’ont absolument pas vieilli : on croit aux vaisseaux spatiaux, et leur architecture combinée au jeu avec la pesanteur permet à Kubrick des plans dont personne n’avait jamais osé rêver (le footing sur 360°, la roue des hôtesses, la réparation…)

Il y a la musique, aussi. Personne aussi bien que Kubrick n’a su insérer de la musique dans ses films. Il y a Haendel et Schubert dans Barry Lyndon, Beethoven dans Orange Mécanique. Et les deux Strauss dans 2001. Un vaisseau spatial sur fond de Beau Danube bleu : l’association est géniale, entre le modernisme de fiction de la conquête de l’espace et le charme daté des valses viennoises, entre l’image et le son, qui identifie la technologie au raffinement – c’est Johann Strauss. Des hommes singes dans la savane en train de découvrir que s’ils se servent de leurs mains pour attraper des objets (au hasard, des os de tapir), l’objet peut devenir une arme : bande-son Zarathoustra, c’est l’autre Strauss, Richard, et c’est Nietzsche, aussi. C’est ça, 2001, également, c’est un grand barnum où l’on retrouve pêle-mêle la technologie de pointe, la préhistoire, le vide silencieux du cosmos, Nietzsche, le LSD, les extra-terrestres et la valse.

Enfin, il y a Hal, LE personnage charismatique du film. Les autres, des singes aux scientifiques, sont tous ternes, voire interchangeables. Les hommes-singes se ressemblent en tous points les uns les autres. Les scientifiques de la deuxième séquence sont tous filmés en plan suffisamment larges pour que la caméra n’insiste jamais sur leurs visages, qu’on oublie dès la séquence suivante. Les deux astronautes sont comme deux frères jumeaux, on ne sait rien d’eux, ou presque : on ne les voit qu’à travers le prisme de leur professionnalisme, immense. A leurs côtés, les compagnons plongés en hibernation sont une entité abstraite, dont le réveil n’est jamais évoqué. Reste Hal, qui figure souvent aux premières places des classements des plus grands méchants de l’histoire du cinéma, aux côtés de Dark Vador, d’Hannibal Lecter ou du Joker. On connaît l’adage d’Hitchcock : « plus le méchant est réussi, plus le film sera bon ». Et Hal est un méchant très réussi.

IBM

2001 a été tourné en 1965 et 1966, c’est-à-dire quelques années avant que l’homme ne pose le pied sur la lune. Après avoir d’abord semblé prophétique, le film s’est avéré trop optimiste quant aux justes délais de la conquête spatiale, et est devenu uchronique depuis que la date qui constitue son titre est passée. Mais s’il est un point sur lequel il a indéniablement été précurseur, c’est sur le rôle de l’ordinateur. Là où beaucoup de films mettant en scène des machines ou des robots se sont efforcé de leur donner une apparence humanoïde, Kubrick en est resté à la forme la plus primaire de machine pensante : l’ordinateur. Et il y a fort à parier que les robots de demain ressembleront davantage à Hal qu’à Terminator : l’ordinateur central, qui gère tout le vaisseau (et qui, pour nous, gèrera la maison, programmera le four, le chauffage, nous réveillera le matin, obéira à la moindre de nos demandes, nous écoutera et nous répondra).

On ne comprend pas tout de suite que Hal est le méchant du film. Au début, on a même un peu envie de se moquer de lui, avec son accent So british et son phrasé maniéré – et puis, quand même, ce n’est qu’un point rouge dans une sorte de cadre, ça ne peut pas être un vrai personnage. On se dit qu’il ne compte pas, puisqu’il n’est pas humain – alors même que c’est lui qui accomplit le travail le plus considérable. Le drame éclate quand on saisit que Hal est lui-même conscient de cette situation, qu’il éprouve des émotions, qu’il est même en totale crise existentielle. Il n’a plus qu’à frapper : et ce sont alors ses réponses et surtout ses silences qui nous renseignent sur son état moral, jusqu’à sa pathétique agonie finale sur fond de diarrhée verbale, l’une des morts de méchants les plus poignantes de l’histoire du cinéma, alors même que tout le film semble froid et peu propice à l’empathie envers les personnages.

L'immortelle immensité de l'âme et son désir refoulé de toute-puissante, saisis en plein paradigme bilatéral.

Kubrick ne s’intéresse pas vraiment aux extra-terrestres, dont l’existence n’est attestée qu’environ aux deux tiers du film, sans qu’ils jouent par la suite un rôle déterminant – on le sent bien davantage pris par ce qu’ils révèlent chez nous. L’espace l’occupe un peu plus, mais principalement pour les effets de style qu’il permet : silence, lenteur, obscurité, infinie profondeur, contrastes, huis clos, esthétique tournant vers l’abstrait. Mais ce qui le passionne réellement, c’est la machine et les possibilités dramaturgiques qu’elle offre. Avant même l’apparition de Hal, dès ce fameux raccord déjà évoqué où l’os de tapir devenu une arme se transforme en vaisseau spatial, c’est la chose créée de main humaine qui est au centre des préoccupations de Kubrick, et il paraît entendu que la seule différence entre la première image et la seconde, c’est quatre millions d’années : au fond, une fusée et une massue, c’est pareil. Une fusée qui pense, par contre, c’est extraordinaire : c’est Hal. Et une massue qui pense ? La question n’est pas même esquissée, mais reste entière : est-ce que c’est l’os de tapir qui intime à l’homme-singe bouleversé par le monolithe de l’utiliser comme arme ? 


jeudi 29 mai 2014

La lettre C

Les mains en l'air, monsieur Copé, vous êtes cerné.


La langue française n’utilise pas, ou presque, la lettre K, onzième lettre de l’alphabet – c’est d’ailleurs là un trait partagé parmi les langues romanes. Le K est principalement dévolu aux mots d’origines étrangères, aux emprunts de notre langue au japonais (pour le karaté), au maori (pour le kiwi), à l’anglais (pour le kart) ou au danois (pour le kayak). Pour le reste, pour notre héritage latin, nous avons, pour retranscrire le phonème [k], le choix entre le Q et le C. Il y aurait beaucoup à écrire sur l’inutilité du Q, consonne compliquée qu’il est généralement impossible d’utiliser sans la faire suivre d’un U, et qui, de fait, ne se retrouve employé que dans quelques mots caricaturaux. Le C, lui, est un autre cas problématique : un coup il se prononce [s], un coup il se prononce [k], en fonction de la voyelle qui le suit – il peut même être orné d’une cédille (et ressembler à Ça) pour contrevenir aux règles précédemment évoquées. C’est pourtant lui que la langue française (à l’instar de l’italienne ou de la portugaise) a chargé de représenter à 95% la prononciation de ce fameux phonème [k].

Car il faut bien se l’avouer, le K a plus de gueule. Son nom, déjà, K (prononcer « ka »), a davantage de caractère que le pauvre C (« sé »). Sa physionomie, ensuite, ces barres qui partent dans tous les sens, tout ça lui assure un charisme évident, que le C, hélas, est loin de partager. C’est l’un des regrets que j’ai vis-à-vis de ma langue maternelle : qu’elle n’ait pas su incorporer plus efficacement le K, lettre jouissive à tracer – pas autant, certes, que le Z plus gâté par la deuxième personne du pluriel.

Ainsi, alors que les Etats-Unis, pays de langue anglaise et donc beaucoup moins complexés que nous dans l’usage du K, alors donc qu’ils ont eu JFK, nous, en France, nous avons eu JFC.

JFK, le vrai


JFK, c’est bien sûr John Fitzgerald Kennedy, trente-cinquième président des Etats-Unis (premier catholique à accéder à cette fonction), mort assassiné à Dallas, icône américaine au point que le principal aéroport de New York porte son nom, ainsi que deux porte-avions ou le théâtre de Washington.

JFC, c’est Jean-François Copé, homme politique français des années 2000 et 2010 à propos duquel il devient chaque jour un peu plus certain qu'il ne montera jamais plus haut que Ministre du Budget (fonction occupée de 2004 à 2007), ce qui est particulièrement tragique si l’on considère que, davantage qu’aucun autre homme politique en France, Copé avait clamé son désir de devenir un jour Président de la République. Personne, parmi les ambitieux de sa génération (Valls, NKM, Montebourg ou Xavier Bertrand), ne s’est épanché sur le sujet avec autant d’ardeur, ni si fréquemment, et même Nicolas Sarkozy, en son temps, avait été plus évasif. Copé, lui, affiche son ambition depuis des années et des années – depuis près de dix ans, en fait. Et la vie, souvent, est capricieuse : elle adore punir ceux qui ont ouvert trop grand leurs gueules, pour parler trivialement.

Aujourd’hui, Copé est sur le point de quitter ses fonctions à la tête de l’UMP, fonctions qu'il avait usurpées à François Fillon après le scrutin vraisemblablement truqué de novembre 2012. Alors qu’il était déjà depuis longtemps l'homme politique le moins apprécié des Français, le coup porté par l’affaire Bygmalion risque de l’abattre pour de bon : même le plus fervent militant du parti ne pourra pas empêcher une hésitation au moment de glisser dans l’urne un bulletin au nom de Jean-François Copé. C’est ce qu’on appelle être grillé.

L'homme a commis deux erreurs : la première, c’est de s’être cru plus malin que tout le monde ; la seconde, c’est de s’être fait des ennemis jurés. Au premier rang de ceux-ci, François Fillon, qui n’a toujours pas digéré l’élection volée de 2012 et qui vient d’obtenir sa vengeance, avec l’éviction de Copé. A la tête de l’UMP, désormais, on retrouve un triumvirat composé de Fillon, donc, ainsi que d’Alain Juppé et de Jean-Pierre Raffarin. On ne pouvait pas rêver mieux pour barrer la route à un retour de Sarkozy.

Les Dalton


Parce que derrière le fusible Copé, c’est bien l’ancien président qui se retrouve en ligne de mire. Il avait réussi à placer Copé à la tête du parti, c’est-à-dire à qu’il continuait, en sous-main, à piloter l’UMP, Copé étant le seul des barons à leur avoir publiquement déclaré allégeance. Désormais, il doit composer avec Fillon, qui ne cache pas son envie d’en découdre avec celui dont il fut premier ministre, Juppé, qui veut se poser en recours, et Raffarin, qui, s’il n’a sans doute pas d’ambition présidentielle, fut quand même l’un des premiers, parmi les ténors du parti de droite, à prendre ses distances avec le tournant droitier la campagne de 2012. Aucun des trois ne souhaite un retour aux affaires de Sarkozy, et à constater l’absence de pitié dont ils ont fait preuve en sacrifiant Copé, il ne fait aucun doute qu’ils se montreront aussi intraitables vis-à-vis de leur ancien patron, déjà cerné par les affaires judiciaires (affaire Tapie, affaire Karachi, affaire Buisson, affaire Kadhafi, affaire Bygmalion, affaire Bettencourt, affaire des sondages de l'Elysée…).

Copé se rêvait JFK et ne fut que JFC, sigle qu'il partage avec le Jurançon Football Club, qui, sans lui manquer de respect, n'est pas le Real Madrid, ni même l'US Quevilly. Il est fort probable que sa carrière politique soit terminée, loins des ors qu'il convoitait tout haut. La faute à la lettre C.



Parce qu'il faut bien commencer par quelques chose...

Salut à toi, Lecteur. Bienvenue sur l’Observatoire des Visions Périphériques.

Tu es arrivé sur ce blog, peut-être par hasard, ou peut-être pas, peu importe, finalement. Le fait est que tu es là, et que j’ai l’intention que tu y restes – et que tu reviennes.

Vive la démagogie.
Ma naissance remonte à l'année de la Chute du Mur de Berlin, ce qui veut dire que je ne suis pas encore sénile, mais que le temps commence doucement à presser. A presser pour quoi, je ne sais pas exactement, toujours est-il que la seule façon d’échapper à ce temps qui passe, à ce temps implacable qui avance, qui s’écoule et qui presse, c’est d’écrire. D’où ce blog.

Un blog pour parler de quoi ? De tout, c’est l’idée. De tout ce qui a rapport à l’actualité (ou pas), de tout ce qui a rapport au monde. Je n’ai pas envie de m’épancher sur ma vie privée. Je n’ai pas envie de raconter mes aventures amoureuses, ni mes déboires professionnels. J’ai envie de parler de cinéma, j’ai envie de parler de littérature, j’ai envie de parler de politique, de football, de musique, de société, de nature. J’ai même envie de parler d’économie alors que je n’y comprends rien. Je ne sais pas si ça va intéresser grand monde – j’ai souvent tendance à surestimer la pertinence de ma propre parole. En plus, je ne sais absolument pas comment m’y prendre pour, comme on dit, faire « monter » un blog, pour y amener du « trafic », pour avoir des lecteurs, des commentaires, une tribune. Je me dis que je vais essayer. Pour voir.

J’ai déjà, par le passé, tenté de tenir des blogs. Qu’ils aient été consacrés au football, au cinéma ou qu’ils aient, comme celui-ci, une vocation plus « généraliste », aucun n’a tenu bien longtemps – j’étais jeune et futile, comme on dit.

Qu’est-ce qui ferait que l’Observatoire des Visions Périphériques résisterait, lui, à l’usure du temps et à cette épreuve impitoyable infligée quotidiennement par ma propre paresse ? Je n’en ai aucune idée. Peut-être que dans un mois, à peine, peut-être même une semaine, ou encore moins, peut-être que ce nouveau blog sera à son tour abandonné. Ce ne serait pas surprenant. Mais le temps, qui commence à presser, est un allié. Il créé une urgence, l’urgence d’écrire, l’urgence du dialogue. C’est sur cette urgence que je compte pour mettre à jour régulièrement l’Observatoire de Visions Périphériques.

Pourquoi ce nom ? Depuis mon adolescence, le concept de vision périphérique me fascine. Pour être honnête, quand on me l’a enseigné au lycée, je n’y ai d’abord pas compris grand-chose. Mais le hasard a voulu que le matin-même où le bac blanc consacré au sujet devait avoir lieu, je me retrouve avec entre les mains un numéro du mensuel So Foot dans lequel figurait une planche de Bouzard consacrée à la façon dont les arbitres assistants faisaient pour démasquer les joueurs hors-jeu tout en suivant le déroulement de l’action en cours. Il y était question de cônes et de bâtonnets, bien sûr, mais surtout, c’était pour moi l’heure de la révélation : ainsi l’Homme, égalant en cela la Femme, pouvait être capable de faire (ou voir) deux choses à la fois. Il va sans dire que je réussis brillamment mon bac blanc (8 sur 20, ce qui était un bond de trois point par rapport aux notes que j’obtenais habituellement dans cette matière), mais l’essentiel était ailleurs : j’avais découvert le concept de vision périphérique, qui allait changer ma vie.

En fait, ça marche comme ça.
Désormais, je l’associe au recul, à ce recul sur les évènements ou sur la situation, qui est l’une des qualités que j’apprécie le plus chez les autres (et que j'aimerais plus que tout posséder). Créer un blog pour parler du monde ne pouvait se faire sans la mention de la vision périphérique, paradoxal angle d’approche. Or, visionpériphérique et visionspériphériques étaient des noms déjà pris. J’ai hésité un temps, car visions-périphériques, lui, était libre, mais j’y ai vu une lâcheté, un vol de nom déguisé, et il m’a semblé que si j’avais appelé mon blog visionspériphériques, je n’aurais pas vu d’un bon œil le fait que débarque un nouveau voisin avec un grand sourire, le nom visions-périphériques sous le bras.

J’ai donc rajouté, pour me distinguer, L'Observatoire, ce qui confère, je trouve, à ce nom déjà bien ambitieux un caractère légèrement arrogant qui n’est pas pour me déplaire. L’Observatoire des Visions Périphériques : il va s’agir de surplomber un panorama à 360°, l’affaire n’est pas mince.

J’espère que tu auras, Lecteur, l’occasion de revenir souvent ici. Je tenterai de t’y réserver toujours un bon accueil. Je tenterai aussi de t’intéresser, de partager avec toi ce que je sais du monde et ce que je pense de lui. J’essaierai de surplomber, avec toi, ce panorama à 360°. Je t’aime. A très vite.