vendredi 17 octobre 2014

Onze moments mythiques de la Coupe du Monde - 3 : Le chef d'oeuvre de Bergkamp

Cet article fait partie d'une série consacrée à onze moments mythiques de l'histoire récente de la Coupe du Monde de football. Le reste du dossier se trouve sur cette page.

Carlos Roa, Roberto Ayala et Dennis Bergkamp exécutent la dernière chorégraphie de Pina Bausch

On se souvient de buts mythiques comme autant d’instants de grâce ayant pris place lors de moments où la tension était exacerbée. Ainsi, les reprises de volée de Zidane en finale de Ligue des Champions ou de Van Basten en finale de l’Euro, ou la chevauchée de Maradona contre l’Angleterre, en quarts de finale du Mondial 1986. Parmi ces réalisations, celle qui nous importe ici est l’œuvre du Hollandais Dennis Bergkamp, et a lieu dans les derniers instants d’un quart de finale de la Coupe du Monde.

On est au Stade Vélodrome de Marseille, en 1998, et l’Argentine affronte les Pays-Bas pour une place en demi-finale. Depuis le début de la compétition, les deux équipes ont impressionné, et même parfois déroulé, remportant chacune un match 5 – 0 (contre la Jamaïque pour l’Albiceleste, et contre la Corée du Sud pour les Oranje). En huitièmes de finales, elles sont venues à bout de deux équipes solides, l’Angleterre et la Yougoslavie, et, depuis le début du match, elles se tiennent la dragée haute.

Patrick Kluivert a rapidement ouvert le score pour les Pays-Bas, mais Claudio Lopez lui a répondu cinq  minutes plus tard. Le match, intense, crispant, a pris une tournure dramatique quand le meneur de jeu argentin, Ariel Ortega, a été expulsé après un coup donné au gardien hollandais, Van Der Sar. A la quatre-vingt-neuvième minute, alors que le score est toujours d’un partout, Frank De Boer adresse une longue transversale à destination de Dennis Bergkamp, la star offensive de la formation batave. Celui-ci réalise un contrôle en pleine extension, puis se débarrasse de son défenseur, Roberto Ayala, en inventant un splendide crochet aérien pour se retrouver seul face au gardien argentin, Roa, qu’il crucifie d’un missile sous la barre.


Bergkamp jubile.

Bergkamp, déjà célèbre pour sa phobie de l’avion (qui lui vaudra le surnom de non-flying Dutchman – le Hollandais qui ne vole pas), fit, avec ce but, son entrée au panthéon de ceux que l’on surnommera, par analogie avec les peintres du XVIIème siècle, les Grands Maîtres Hollandais. La lignée, entamée dans les années 70 avec Cruijff et Rensenbrink, se poursuivra durant la décennie suivante avec la génération dorée de Van Basten et Gullit, vainqueurs de l’Euro 1988. Durant les années 90, Bergkamp reprendra un flambeau aujourd’hui porté par le joueur de Manchester United Robin Van Persie. Ce qui distingue les Grands Maîtres Hollandais du commun des footballeurs, outre leur propenstion à inscrire des buts hors normes, c’est la grâce. C’est ce port de tête aristocratique. C’est cette vision du jeu d’une précision redoutable. C’est ce sens de l’équilibre qui leur donne des airs de danseurs ou de funambules. C’est cette propreté absolue du touché de balle. C’est cette aptitude à réaliser des contrôles extrêmement difficile avec une élégance impeccable. C’est ce perpétuel temps d’avance sur l’adversaire qui permet de ne jamais donner l’impression qu’on se presse. C’est cette majesté tranquille dans l’exécution de chacun des gestes. C’est ce souci permanent de l’esthétique.

Bergkamp l’a souvent répété en interview : plus que de marquer des buts, ce qui l’intéressait, c’était d’en marquer des jolis. Le catalogue de ses prouesses regorge de chefs d'oeuvre, de ballons piqués, de frappes limpides, d’ouvertures lumineuses. Passé par l’Ajax Amsterdam, l’Inter Milan et Arsenal, Bergkamp fut, avec l’Italien Baggio, le plus grand meneur de jeu des années 90, le plus beau, le plus classe. Ce but, inscrit au bout du bout d’un quart de finale épique, alors que la pression qui reposait sur ses épaules était immense, est l’illustration parfaite de son génie : alors que l’ensemble des joueurs encore présents sur le terrain est éreinté, le meneur de jeu Oranje a encore la lucidité de réussir son contrôle, puis celle d’éliminer son vis-à-vis d’un dribble sorti de nulle part. Une fois face à Roa, la frappe de l’extérieur est sèche, puissante, à bout portant, elle conclue l’action d’une façon imparable. D’un bout à l’autre de l’action, Bergkamp donne l’impression d’évoluer dans une autre dimension que ses adversaires. Ils courent ? Lui vole, danse, et le ballon épouse chacun de ses désirs. La défense argentine est mystifiée, et les Pays-Bas sont en demi-finale.

Bergkamp, un vrai joueur en carton.

Comme d’habitude, et alors qu’ils avaient jusqu’à présent dominé la compétition de la tête et des épaules, ils se feront éliminer. Euro 1988 mis à part, c’est une constance : les Pays-Bas finissent toujours par se faire éliminer. Souvent aux tirs au but (ce sera le cas cette fois-ci, face au Brésil, comme cela l’avait déjà été à l’Euro 96 face à la France et comme ce le serait encore à l’Euro 2000 contre l’Italie), parfois en finale (lors des Coupes du Monde 1974, 1978 et 2010), les Pays-Bas finissent toujours par perdre après avoir donné le sentiment qu’ils étaient invulnérables. Mais l’important n’est pas là. L’important est dans l’élégance, et sur ce terrain, personne ne peut rivaliser avec les Grands Maîtres Hollandais.


Le geste :




3 commentaires:

  1. Si je dois être heureux d'avoir vu un but en direct, c'est celui-là. Presque irréel sur le moment. Il faut dire que la posture de Dennis ajoute encore de l'élégance à l'action.

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