samedi 8 août 2015

Blockbusteromètre : saison 1, épisode 2 - Jurassic World

Colin Trevorrow, 2015

Au tour du reboot de la saga historique Jurassic Park de passer à la moulinette du Blockbusteromètre. Histoire de voir qui, entre le film et ses dinos, est le plus préhistorique des deux.


Eeeeentre icii, Jeaaaan Mouliiin...


1 : Originalité nanarde du pitch : 4/10
Jurassic World est une suite de Jurassic Park 1, 2 et 3, avec, comme son nom l’indique, une légère touche d’innovation : au lieu d’en reprendre les personnages, elle en reprend l’univers. Soit l’idée d’un parc d’attraction qui serait un zoo pour dinosaures recréés grâce à la génétique. C’est dans ce cadre qu’évoluent les principaux personnages : deux jeunes frères venus passer quelques temps chez leur tante, une importante dirigeante du parc, ladite tante, et un ex de celle-ci, ancien Marine devenu dresseur de velociraptors. Et évidemment, les choses vont mal tourner.


2 : Efficacité du placement de produits : 3/10
Pas grand-chose à se mettre sous la dent pour les fans transis de Culture Pub, hélas. On notera quand même que le parc semble avoir un partenariat avec la firme automobile allemande Mercedes, comme en témoignent les véhicules utilisés dans le film, mais c’est à peu près tout, à part un bref insert sur un smartphone Samsung en train de sonner. Mais les logos des deux marques concernés ne sont pas du tout mis en valeur, et on a du mal à imaginer que les annonceurs aient dépensé une fortune pour apparaître dans le film. On se serait attendu à mieux.


3 : Quotient pyrotechnique : 5/10
C’est sans aucun doute le point fort du film : de bons effets spéciaux, qui font qu’on ne doute jamais de la réalité des dinosaures présentés à l’écran. Néanmoins, rien à voir avec la révolution qu’avait en son temps été le premier Jurassic Park. Et une fois l’émerveillement de retrouver les grosses bêtes passé, on reste clairement sur notre faim au niveau des scènes d’action. L’attaque des ptérodactyles ne fait pas assez de dégâts, les velociraptors jouent les utilités, et le moment le plus impressionnant du film (l’irruption du gros reptile marin) est dévoilé dès la bande annonce.


4 : Taux d’américano-centrisme : 5/10
Jurassic World se passe sur une île au large du Costa-Rica. Le parc appartient à un milliardaire visiblement d’origine orientale (l’acteur qui l’interprète est indien). Et Omar Sy fait partie de la distribution. Trois éléments rédhibitoires. Heureusement, dans le parc, tout le monde parle anglais. Non moins heureusement, les quatre héros sont tous américains. De quoi arracher in extremis la moyenne.

On a récemment appris que les dinosaures portaient des plumes, mais il semblerait que
les producteurs du film n'aient pas tellement adhéré à cette idée.


5 : Charisme du méchant : 6/10
Il n’y a pas, dans Jurassic World, de méchant à proprement parler. Misant plutôt sur l’accumulation d’antagonistes, et donc privilégiant la quantité à la qualité le film propose quelques personnages véreux et sans scrupule (le petit chef incarné par Vincent D’Onofrio) et une grande collection de monstres : un dinosaure aquatique géant qui fait office de deus ex machina, une nuée de ptérodactyles totalement sous-exploitée (alors qu’ils étaient la seule qualité du médiocre troisième opus de la saga), les traditionnels velociraptor (alliés ou ennemis des héros au gré des circonstances), l’inaltérable T-rex (qu’il réduit aux utilités) et un hybride génétiquement modifié, l’Indominus Rex (qu’il présente comme imbattable avant de lui faire connaître une fin minable). On voit bien, dans ce catalogue, la volonté de rendre hommage à l’inventaire préhistorique qu’avait constitué le premier Jurassic Park tout en y ajoutant un supercolosse (l’Indominus Rex). L’effet créé est plutôt celui d’une neutralisation des reptiles - le film ne raconte d’ailleurs pas autre chose.


6 : Coefficient d’incongruité scénaristique : 9/10
Voici un domaine où le film tape très fort. L’amourette entre Chris Pratt et Bryce Dallas Howard n’est crédible à absolument aucun moment, les gamins sont horripilants au possible (le teenager blasé accro à son portable et son petit frère de douze ans qui se conduit comme s’il en avait huit), le combat final se termine littéralement en queue de poisson, le joyeux épisode du lâcher de ptérodactyles n’est même pas conclu (une ahurissante coupe de montage nous fait passer du cœur de leur attaque à « la nuit venue, à plusieurs kilomètres de là » sans qu’on y revienne une seule fois), le héros, bien qu’il rate tout ce qu’il tente dès que les choses se mettent à se corser, est l’objet d’une admiration croissante de la part de tout le monde… C’est un quasi sans faute.


7 : Respect du quota de bimbos : 3/10
Ne nous méprenons pas. Bryce Dallas Howard, qui interprète le seul vrai rôle féminin du film est une excellente actrice (vue notamment dans Le Village de M. Night Shyamalan, Manderlay de Lars von Trier et Spiderman 3 de Sam Raimi) doublée d’une très belle femme, trop souvent injustement réduite à un statut de vague sosie de Jessica Chastain. Mais hélas pour elle, ça faisait plus de quinze ans qu’on n'avait pas vu une comédienne aussi mal sapée dans un blockbuster américain. Affublée d’une robe blanche qui se montre de bout en bout un défi à la logique, elle tente bien de sauver ce qui peut encore l’être au cours d’une scène où l’on ironise sur ses talons, et arrache ainsi trois petits points. Aidée par personne, c’était dur de faire mieux.


8 : Potentiel auteurisant : 3/10
Le réalisateur, Colin Trevorrow, n’a que trente-huit ans, et Jurassic World  n’est que son deuxième long-métrage pour le cinéma. Il est donc ardu d’émettre des pronostics quant à son avenir et à sa personnalité, d’autant que le pauvre se retrouve très vite écrasé par un cahier des charges monumental et le poids de succéder à Steven Spielberg (auteur des deux premiers films de la saga) auquel il se sent obligé de multiplier les références. On ne saurait que trop lui conseiller des projets moins démesurés à l’avenir.

Un poule et un couteau.

9 : Cultitude des répliques : 2/10
Pas grand-chose à se mettre sous la dent, on est vraiment très loin du Jurassic Park originel, qui multipliait les scènes mythiques et les dialogues passés à la postérité. Quelques tentatives d’humour un peu timides (dans une opération commando censée rétablir la situation suite à l’évasion de l’Indominus Rex, le propriétaire du parc lance à son escorte composée d’anciens de l’Afghanistan « Vous avez déjà vu votre général partir à l’assaut avec vous ? » cinq secondes avant de s’écraser en hélicoptère sur la serre aux ptérodactyles) et beaucoup de comique involontaire. Vraiment faible, surtout pour un film qui avait la possibilité de nous offrir un éclat de rire d’Omar Sy.


10 : Capacité de mutation en franchise : 9/10
Ne nous mentons pas : avec l’empire sur lequel il se dresse en tant qu’héritier d’une trilogie qui a ramassé une fortune, et son ahurissant succès au box-office mondial où il a déjà engrangé près d'un milliard et demi de dollars, Jurassic World a de sérieuses chances d’avoir vite quelques petits frères.



Score pop-corn global : 49/100

Juste en-dessous de la moyenne, on peut considérer Jurassic World comme repêchable à condition de ne pas avoir placé trop d’attentes dans ce reboot d’une saga riche de millions de fans. Prévoir un large seau de pop corn à partager avec son voisin, car le film se prête assez bien au jeu des commentaires en direct, et arroser ça de préférence avec du Finley (boisson pour laquelle Omar Sy fait de la retape). En cas d’absence de Finley, encore peu répandu dans les cinémas, se rabattre sur de l’Oasis.




jeudi 6 août 2015

Blockbusteromètre : saison 1, épisode 1 - Terminator Genisys

Alan Taylor, 2015.

Première superproduction à passer à la moulinette du Blockbusteromètre cette année. On va enfin savoir ce que les robots ont dans le bide.

To be or not to be.

1 : Originalité nanarde du pitch : 5/10
Dans ce cinquième film de la saga Terminator, le leader de la rébellion contre les machines, John Connor, envoie son bras droit dans le passé pour sauver sa mère mais évidemment, les machines ne l’entendent pas. Robots tueurs, voyages temporels, on est en plein dans l’univers créé par James Cameron en 1984. Rien de franchement nouveau sous le soleil, même si on est toujours content de retrouver ces thèmes improbables.

2 : Efficacité du placement de produits : 6/10
Avec une intrigue comme celle de Genesys, pas évident de mettre de la réclame sur la pellicule. Heureusement, les producteurs ont consciencieusement épluché les quatre volets précédents, et ont se sont aperçu que les voyages dans le temps ne pouvaient se faire qu’intégralement nu. L’occasion pour Kyle Reese, envoyé en 1984, de piquer une paire de Nike au détour d’une course-poursuite.

3 : Quotient pyrotechnique : 4/10
On ne va pas se mentir, ça castagne à tout va dans ce dernier Terminator.  Mais quitte à faire dans la franchise, autant reconnaître qu’Alan Taylor, le réalisateur, venu de la télé, n’est pas un expert dans l’art de chorégraphier des scènes à grand spectacle. Les effets spéciaux n’ont rien d’exceptionnel, et s’il y a, en termes de quantité, une dose estimable de cascades, poursuites et autres destructions, le film ne fait pas non plus exploser la jauge boum-boum, au point même de pâtir de la comparaison avec les premiers épisodes de la saga, qui datent pourtant d’il y a 31 et 24 ans. On peut même regretter que la séquence du pont ne remplisse que 20% de son potentiel, tant il y avait matière à en tirer une scène époustouflante.

4 : Taux d’américano-centrisme : 8/10
L’humanité est en danger ? Pas de souci, tout se règlera en Californie. Un acteur coréen fait bien un peu de figuration dans le premier quart du film, mais c’est évidemment dans un rôle de méchant. Pour le reste, les décors, la langue utilisée pour s’exprimer, le passeport de l’élu, les mentalités, c’est clair : on est bien aux Etats-Unis. Et sans aucune intention d’en partir.

Kyle Reese irait plus vite avec des Nike.

5 : Charisme du méchant : 4/10
Faire de John Connor, le héros historique de la saga, le méchant-surprise de ce film au gré d’une farce de l’espace-temps était sur le papier une idée prometteuse. Mais malgré ses cicatrices, son sourire machiavélique et son invulnérabilité apparente, Jason Clarke, qui interprète le rôle, ne fait pas peur à grand monde. L’autre méchant du film, le superprogramme Genisys donne carrément plutôt envie de se marrer, avec ses pixels bleus et sa voix stupide. Bref, le T-800 du premier opus et surtout le T-1000 du deuxième volet restent indétrônés.

6 : Coefficient d’incongruité scénaristique : 4/10
A partir du moment où il y a des voyages temporels, c’est bien connu, les scénaristes peuvent à peu près tout se permettre, certains qu’ils sont que les spectateurs déjà bien content de s’y retrouver n’iront pas chercher la petite bête. Rien d’apparemment trop grossier dans Terminator Genisys, même si l’effet éculé au possible de la fausse mort de Schwarzenegger à la fin du film mérite une belle mention.

7 : Respect du quota de bimbos : 5/10
Genisys a obtenu une belle prise en guerre en la personne d’Emilia Clarke, la Daenerys Targaryen de la série Game of Thrones, starlette particulièrement en vue depuis quatre ans et ici choisie pour interpréter la mythique Sarah Connor. Mais depuis ses multiples exhibitions dans le show d’HBO, la jeune femme exige de ne plus se dévoiler face caméra, et, en conséquence, apparaît cadrée à hauteur d’épaule dans la brève scène de nu qu’elle a à jouer. Endossant le rôle d’une guerrière, elle échappe également au maquillage et aux talons aiguilles, ce qui fait encore baisser un peu plus la note. Heureusement, son partenaire Jai Courtney, torse nu ou en marcel, tous muscles dehors, comble le quota des amatrices et amateurs de colosses bodybuildés.

Daenerys Targaryen brune, habillée et sans ses dragons. Incognito, quoi.

8 : Potentiel auteurisant : 2/10
Pas grand-chose à tirer de ce côté-ci non plus. Bien calibré, filmé de façon totalement impersonnelle, sans questionnement particulier ni volonté de dépasser son sujet, le film pourrait avoir été réalisé par n’importe qui. D’ailleurs, Alan Taylor et n’importe qui, n’est-ce pas au fond un peu la même chose ?

9 : Cultitude des répliques : 5/10
Au milieu d’un sacré paquet de dialogues pontifiants sur la nécessité de sauver l’humanité, Terminator Genisys réussit malgré tout à sauvegarder une certaine dérision, qui passe principalement par le personnage de Schwarzenegger, objet de multiples vannes sur son âge (Sarah Connor l’appelle « Papy ») et sa non-humanité supposée (on voit ainsi à plusieurs reprise l’acteur, qui interprète un robot T-800, s’essayer à des mimiques vaguement censées évoquer un sourire). La réplique phare du film résume bien cet état d’esprit et résonne comme un programme : « Vieux, mais pas obsolète » déclare le robot à propos de lui-même. Et derrière lui, c’est Arnold Schwarzenegger, 68 ans au compteur, qui semble s’exprimer.

10 : Capacité de mutation en franchise : 10/10
Difficile de faire plus fort que Terminator Genisys de ce point de vue. Cinquième épisode se voulant le nouveau départ d’une franchise déjà adaptée en série télé, en bande dessinée, en jeu vidéo et même en logiciel d’échecs, le film peut prétendre engendrer encore un certain nombre de petits frères avant que le filon soit épuisé. Surtout si on considère que le procédé du voyage temporel permet d’effacer tous les acquis d’un film sur l’autre, et donc, en définitive, de raconter en douce toujours la même histoire.


Score pop-corn global : 53/100

Dans la moyenne, c’est-à-dire visible, mais vraiment pas indispensable et vraisemblablement vite oublié. Le blockbuster lambda, ni plus, ni moins. Pas la peine de prendre trop de pop-corn, le rythme n'est jamais assez frénétique pour que la consommation devienne compulsive. Par contre, prévoir une boisson, de préférence gazeuse - le 7up semble parfaitement indiqué.



mardi 4 août 2015

Les blockbusters de l'été au banc d'essai : Préambule

L'été arrive, le cours du pop-corn remonte.

L’été (en acceptant que celui-ci commence début juin et non aux alentours du 21 de ce sixième mois de l’année) est traditionnellement, au cinéma, la période de sortie des principaux blockbusters. Un blockbuster, qu’est-ce que c’est ? C’est, selon la définition la plus stricte du terme, un film, généralement américain, à gros budget et gros revenus, qui ne brille pas particulièrement par la finesse de son scénario ni par la qualité de sa réalisation, mais par le nombre de ses scènes d’actions ainsi que par les moyens qui y sont déployés, par le matraquage médiatique intense qui précède sa sortie et par le nombre impressionnant d’entrées en salles effectué par ces films.

Pourquoi ces films sortent-ils principalement l’été ? Pour tout un tas de raisons mercantiles, qui peuvent toutes être résumées en une seule : parce que les gens sont en vacances. Ainsi, en vacances, les gens ont plus de temps libre et donc plus d’opportunités d’aller au cinéma. Ainsi, en vacances, les gens partent souvent loin des zones dites culturellement plus à la pointe, privilégiant le balnéaire au culturel, et, faute de cinémas d’art et d’essai, vont se rabattre plus volontiers sur un complexe multisalle. Ainsi, en vacances, les gens vont se retrouver plus facilement en groupe, et le dénominateur commun le plus bas étant souvent l’envie de « ne pas se prendre la tête », ils se tourneront plus facilement vers le film le plus bas de plafond, avec lequel tout le monde sait à quoi s’attendre. On pourrait même ajouter que le peu d’importance accordé aux dialogues dans les blockbusters rend parfaitement possible de les voir dans un pays étranger et dans une langue étrangère, tant ce qui s’y dit n’a que peu d’importance par rapport à ce qu’on y voit.

Mais est-ce à dire que les blockbusters sont tous des films débiles et décérébrés ? Les choses sont un petit peu plus compliquées que ça. Disons que comme tout genre cinématographique, le blockbuster a vu passer quelques chefs d’œuvres, y compris récemment. A titre d’exemple, le premier film vraiment considéré comme un blockbuster, à savoir Les Dents de la mer, de Steven Spielberg (1975) est inventif, bourré de qualités, et a su résister au temps, pour devenir, quarante ans après sa sortie, un véritable classique. Mais dans leur volonté de plaire au plus grand nombre (et surtout, d’être vus par le plus grand nombre), il est vrai que la plupart des blockbusters sont loin de taper aussi haut. Ce qui n’empêche pas, au milieu d’un certain marasme, d’assister à de belles surprises.

Les Dents de la mer, ou comment couper à tout le monde l'envie d'aller à la plage.
J’ai entrepris de visionner tous les blockbusters de cet été 2015. L’idée est de pouvoir ainsi les confronter, et de savoir lequel est LE blockbuster ultime de ces grandes vacances. Attention, il ne s’agit pas de définir le meilleur de ces films, non (et donc pas non plus d’en faire de vraies critiques), mais d’établir, de façon parfaitement objective, lequel correspond le mieux au stéréotype du blockbuster hollywoodien tel qu’on le connait depuis le milieu des années 70. Pour ce faire, chacun des films visionnés sera noté sur 10 critères. Ces critères, les voici. 


1 : Originalité nanarde du pitch : Un blockbuster, c’est avant tout un pitch, c’est-à-dire un argument de départ résumable en deux ou trois phrases. Evidemment, le véritable but d’un blockbuster étant d’accumuler les scènes d’action, le scénario (et donc le pitch) n’est généralement qu’un prétexte, et par conséquent, tout y semble permis, y compris les idées que toute personne sensée rejetterait d’un revers de main en s’exclamant « mais c’est complètement con ! ». Plus l’idée de départ est bête, plus le blockbuster s’annonce excitant.

Le maître en la matière : Abraham Lincoln, chasseur de vampires (Timur Bekmambekov, 2012) En termes de pitch à la con, ce film est assez difficilement prenable. Il présente même l’avantage de présenter son programme dès son titre : oui, il s’agit bien des aventures de l’ancien président américain, aux prises avec des vampires au cours de ce qui est présenté comme une aventure de jeunesse d’Abraham Lincoln.

Le contre-exemple à ne surtout pas imiter : Cloud Atlas (Andy et Lana Wachowski, 2013) Impossible à résumer, ce film choral se déroulant à six époques différentes a sans doute cru qu’on pouvait impunément prendre les spectateurs pour des gens intelligents, et forcément, massivement jugé incompréhensible, il a fait un four.



2 : Efficacité du placement de produits : Les blockbusters coûtent très cher, c’est un fait, et donc ils se doivent de rentabiliser au mieux leurs pharaoniques dépenses. Une méthode a fait ses preuves : conclure un partenariat avec différentes marques en faisant figurer, moyennement un petit geste financier, des produits dans le film, lequel prend alors des airs de publicité déguisée (un gros plan sur le sigle de la voiture du héros, un insert sur ses baskets neuves…), ce qui a le don d’exaspérer le spectateur un peu tatillon. C’est ainsi que Coca, Apple et leurs copains se sont petit à petit immiscés dans les salles obscures, jusqu’à devenir d’incontournables compagnons de pop-corn.

La scène la plus mémorable de I, Robot. Ce qui en dit long sur la qualité du film.
Le maître en la matière : I, Robot (Alex Proyas, 2004) A peu près oublié par tout le monde depuis sa sortie (il avait marqué le début de la fin pour son réalisateur Alex Proyas auquel beaucoup avaient imaginé un avenir prometteur à ses débuts), ce film a en revanche marqué une nouvelle étape dans le placement produit : Audi, JVC et surtout Converse se taillent la part du lion, au point de voler la vedette à un Will Smith qu’on a connu plus inspiré.

Le contre-exemple à ne surtout pas imiter : Pirates de Caraïbes (Gore Verbinski, 2003) Evidemment, c’est pas simple de glisser discrètement des publicités pour des produits de notre époque dans un film censé se dérouler au XVIIIème siècle. On a bien eu droit à un début de polémique à propos d’un bonnet porté par Johnny Depp et qui serait de fabrication Adidas, mais c’est tout.



3 : Quotient pyrotechnique : Un bon blockbuster, c’est avant tout une orgie de scènes d’actions. Et qui dit scène d’action dit forcément castagne à gogo, poursuites en voitures et explosions en tous genres, avec, si possible, la destruction de quelques monuments connus pour agrémenter le tout. Le but avoué est d’en mettre plein la vue au spectateur, et que celui-ci rentre chez lui en ayant l’impression d’en avoir eu pour son argent, de façon à ce qu’il ne s’interroge pas tellement sur le reste du contenu du film.

Le maître en la matière : Rock (Michael Bay, 1996) Michael Bay est notoirement connu depuis ses débuts à Hollywood pour être un dangereux pyromane jamais avare d’une explosion et déterminé à réduire en miettes le moindre élément de décor qu’on met à sa disposition. Ici, les scènes d’actions s’enchainent à une vitesse telle que si le film avait duré ne serait-ce que cinq minutes de plus, c’est vraisemblablement toute l’équipe de tournage qui y serait passée.

Le contre-exemple à ne surtout pas imiter : Spiderman (Sam Raimi, 2002) Désireux de voir grand pour la première adaptation ciné des aventures de l’homme-araignée, Sam Raimi avait concocté une scène d’action finale monumentale, où Peter Parker tissait sa toile entre les deux tours du World Trade Center. Pas de chance, le 11 septembre est passé par là, et il a fallu prévoir un plan B pour ne pas remuer le poignard dans la plaie.



4 : Taux d’américano-centrisme : Les blockbusters sont des films américains avant tout. Les Etats-Unis se doivent donc d’y être au centre du monde, quand ils ne sont pas le monde à eux tous seuls. Des extraterrestres débarquent ? Ils choisissent le Nevada ou le Wyoming, voire carrément Washington. Un fou muni d’armes surpuissantes menace la planète ? Il s’attaque au Pays de la Liberté. Et quand les étrangers y apparaissent, ils se doivent d’y être les plus caricaturaux possible : les Anglais boivent du thé, la France se résume à la Tour Eiffel et l’Amérique du Sud est une vaste zone de non-droit, sans parler de la Russie, qui malgré les branlées qu’elle se prend film après film, persiste à vouloir attaquer les Etats-Unis. Et bien sûr, tout le monde parle anglais partout.

Dans Independence Day, les Martiens ne s'en prennent pas à n'importe qui.
Le maître en la matière : The Patriot (Roland Emmerich, 2000) Tout est dans le titre, une fois de plus. Prenant pour cadre la guerre d’indépendance des Etats-Unis et pour héros le toujours très modéré Mel Gibson, ce nanar de classe mondiale dresse involontairement un grand inventaire de tous les clichés américains.

Le contre-exemple à ne surtout pas imiter : Starship troopers (Paul Verhoeven, 1998) Contrairement à beaucoup de ses collègues, Paul Verhoeven est loin d’être un imbécile et son film porte de bout en bout un regard critique sur l’extension à la planète entière du mode de vie américain. Ce qui n’empêcha pas certains esprits obtus de l’accuser de fascisme à la sortie de ce qui est sans contestation possible l'un des plus grands chefs d'oeuvres des années 90.



5 : Charisme du méchant : Scénaristiquement, un blockbuster se construit toujours autour d’un affrontement, qui est généralement celui du héros et du méchant. Prenant à la lettre le précepte d’Alfred Hitchcock (qui tel Monsieur Jourdain faisait du blockbuster sans le savoir) selon lequel plus le méchant est réussi, plus le film sera bon, les productions hollywoodiennes à grand spectacle ont toujours accordé la place du roi à l’ennemi du héros – quitte à rendre celui-ci parfois très fade en retour. Ce qui oblige à être le plus exigeant possible en ce qui concerne ce personnage-clé.

Le maître en la matière : La Guerre des étoiles (George Lucas, 1977) Oui, il y a les sabres lasers, oui, il y a la musique de John Williams, oui, il y a la création de tout un univers. Mais la pierre angulaire du succès de Star Wars, c’est Dark Vador, tout le monde le sait. C’est-à-dire le méchant le plus mythique de l’histoire du cinéma, encore plus que Nosferatu, Michael Corleone, Hal et Freddy Krueger.

Le contre-exemple à ne surtout pas imiter : Batman et Robin (1997, Joel Schumacher) Au sein d’un casting à la dérive, Arnold Schwarzenegger en Mr Freeze réussit à remporter la palme du grotesque dans ce qui est sans doute son pire rôle. Recouvert d’une impressionnante couche de peinture argentée, il cabotine en permanence. Pour ne rien arranger, il ne meurt même pas à la fin du film.

Et voilà comment on devient gouverneur de Californie.


6 : Coefficient d’incongruité scénaristique : Un blockbuster étant jugé avant tout sur ses scènes d’action, tout ce qu’on trouve immanquablement entre une poursuite et une bagarre est plus ou moins du remplissage, uniquement là pour justifier les explosions qu’on verra ensuite. Ce qui oblige généralement les scénaristiques à un paquet de contorsions pour pouvoir relier les scènes entre elles, quitte à enfiler les incohérences comme on enfile les perles. Si sur le moment, le public n’y prête pas forcément attention, ces détails se retrouvent souvent au centre de grandes controverses entre fans.

Le maître en la matière : Rambo 3 (Peter McDonald, 1988) Astuce prisée par les scénaristes pour ne pas avoir à s’embêter : faire du héros du film un semi-débile plus prompt à tirer sur tout ce qui bouge qu’à utiliser ses neurones. Ça permet de justifier des scènes d’action plus ou moins n’importe quand et ça aide aussi à trimballer le protagoniste de gauche à droite sans s’emmerder à y trouver la moindre logique. 

Le contre-exemple à ne surtout pas imiter : Mad Max Fury Road (George Miller, 2015) Pour éviter l’écueil tant redouté d’un scénario incohérent, George Miller a de son côté recours à un procédé visionnaire : il supprime le scénario. Résultat : deux heures d’orgie de mise en scène. Un coup de maître.


7 : Respect du quota de bimbos : Le public de blockbuster est beauf, ou du moins considéré comme tel par les producteurs. Pour lui envoyer du rêve à bas prix, rien de tel que de lui faire contempler des gens beaux, et si Brad Pitt, Tom Cruise ou Johnny Depp ont pu faire fureur en premier rôles, ce sont surtout les femmes dont la plastique se doit d’être impeccable et qui ont interdiction d’avoir dépassé les trente-cinq ans. Il leur faudra aussi apparaître dans plusieurs tenues différentes et porter des talons en toutes circonstances. En revanche, il leur est interdit de montrer leurs seins, toute nudité pouvant entraîner une interdiction du film aux moins de treize ans – lourd manque à gagner pour les studios.

Le genre de plans qui émaillent négligemment Fast and furious d'un bout à l'autre.
Le maître en la matière : Casino Royale (Martin Campbell, 2006) On sait ce qui a fait le succès des James Bond. Décontraction, vodka-martini, Aston Martin, scènes d’action à couper le souffle, gadgets à gogo et paysages de carte postale. Et les filles. Tellement importantes qu’elles ont acquis, avec le temps, le surnom de James Bond Girls. Rien que dans cet opus, on retrouve, dans ce qui ressemble parfois à un concours de tenues affriolantes, Eva Green, Ivana Milicevic et surtout la très visuelle Caterina Murino.

Le contre-exemple à ne surtout pas imiter : Harry Potter à l’école des sorciers (2001, Chris Columbus). Les héros sont des enfants, et la plupart des adultes présents dans le film ont dépassé la soixantaine. Dur dur d’offrir au mâle alpha sa dose d’érotisme bon marché dans cette situation. Heureusement, il y aura sept suites, ce qui permettra à Emma Watson (dix ans au début de la saga) de grandir petit à petit pour devenir le sex-symbol que l’on sait.



8 : Potentiel auteurisant : Fritz Lang, qui réalisait des superproductions dès les années vingt, avait affirmé ne se considérer que comme un artisan, et en aucun cas un artiste. Tous les réalisateurs de blockbusters n’ont pas cette humilité, et on en a vu un paquet afficher des ambitions d’auteur, tenter de montrer qu’eux aussi étaient capables de proposer une certaine vision du monde à travers leurs films à gros budgets. Leur réussite a été variable, certes, mais avec quelques succès indéniables qui ont avec le temps fait entrer certains blockbusters dans la caste très fermée des chefs d’œuvre du septième art, et ce malgré le préjugé défavorable dont ils sont généralement l’objet de la part d’une certaine branche ultra-élitiste du public.

Le maître en la matière : Mission impossible (Brian De Palma, 1996) Question blockbuster de légende, avec son Tom Cruise iconique, ses 450 millions de dollars de recette mondiale et ses quatre suites, Mission impossible se pose là. Mais derrière le succès commercial, on retrouve, à chaque plan ou presque, la patte unique et reconnaissable entre toutes de Brian De Palma, ses obsessions pour l’image et le point de vue, son entremêlement étroit du vrai et du faux et ses mouvements de caméra somptueux. 

Le contre-exemple à ne surtout pas imiter : Hulk (Ang Lee, 2003) Confier l’adaptation des aventures de l’incroyable Hulk au réalisateur taïwanais de Garçon d’honneur et de Tigre et Dragon était un pari audacieux. Ce fut surtout une grosse plantade : laminé par la critique et boudé par le public, le film figure aujourd’hui au panthéon des mauvais souvenirs hollywoodiens.



9 : Cultitude des répliques : Si un blockbuster se doit de briller par la qualité et le nombre de ses scènes d’actions, il est toujours de bon ton d’y faire figurer quelques répliques cinglantes pour permettre au spectateur d’évacuer la pression accumulée en rigolant un bon coup. Si l’humour n’y vole jamais très haut, une bonne dose de second degré y est attendue : un bon blockbuster est un blockbuster qui ne se prend pas au sérieux, d’où le fréquent recours à des acteurs de comédie pour interpréter les seconds rôles. De plus, il apparaît nécessaire de toujours se ménager une ou deux répliques qui passent vraiment à la postérité, histoire de donner un os à ronger au fan service.

Bruce Willis dans le premier Die Hard. L'exemple typique du héros qui ne se prend pas la tête.
Le maître en la matière : Last Action Hero (John McTiernan, 1993) Pur objet de jouissance cinéphile, ce petit bijou de John McTiernan offre deux heures dix de bonheur visuel. Mieux : en multipliant les clins d’œil, les références et en assumant son second degré (croisant un personnage interprété par F. Murray Abraham, le Salieri d’Amadeus, le jeune héros s’écrie à Schwarzenegger : « Méfie-toi de lui, il a tué Mozart ! »), Last Action Hero remplit également et de façon très efficace sa mission d’amusement des masses.

Le contre-exemple à ne surtout pas imiter : Interstellar (Christopher Nolan, 2014) Avec un casting ultra-prestigieux (Matthew MacImprononçable, Anne Hathaway, Matt Damon, Jessica Chastain, Michael Caine), un sujet prise de tête (traverser un trou noir pour sauver l’humanité) et un budget colossal, Interstellar avait tout pour marquer l’histoire du blockbuster. Pas de chance, il est plombé de bout en bout par un esprit de sérieux ampoulé au possible et c’est bien malgré lui qu’il parvient in extremis à arracher quelques sourires.



10 : Capacité de mutation en franchise : Le principal objectif des blockbusters reste avant tout de faire de l’argent, si possible sans trop se fouler en termes d’imagination. D’où l’existence de nombreuses suites, voire même de films dérivés qui n’ont que peu à voir avec le produit original, sinon de disposer du même label. Tout blockbuster digne de ce nom se doit de se ménager la possibilité d’un second opus, voire d’une transformation en saga. A part, bien sûr, ceux qui sont déjà des suites de films préexistants, et qui, ces dernières années, auraient presque tendance à devenir majoritaires.

Le maître en la matière : Les Aventuriers de l’Arche perdue (Steven Spielberg, 1981) Au départ, il n’y avait qu’un film, réalisé par Spielberg et produit par Lucas. Mais le succès fut au rendez-vous, le personnage interprété par Harrison Ford devint culte, tout comme la musique et le succès de cet aventurier à mi-chemin entre Tintin et un héros de western spaghetti. Résultat : trois suites, une série télé dérivée et une quinzaine de jeux vidéo inspirés par le film.

Le contre-exemple à ne surtout pas imiter : Gladiator (Ridley Scott, 2000) En plus de relancer la mode des peplums à Hollywood et de valoir l'Oscar du meilleur acteur à Russell Crowe pour son interprétation du général Maximus, le film a réussi à rapporter la bagatelle de 450 millions de dollars. De quoi aiguiser les appétits et envisager sereinement de tourner un second épisode. Problème : à la fin du film, le héros Maximus meurt. Erreur de débutant. Dans ces conditions, dur dur d'imaginer un scénario qui tienne la route pour un deuxième volet. Eternel serpent de mer des studios hollywoodiens, Gladiator 2 ne verra vraisemblablement jamais le jour...


Depuis 2008, Robert Downey Jr a joué six fois le rôle d'Iron Man. Et ça lui aurait rapporté près de 400 millions de dollars.


Score pop-corn global : C’est l’addition des notes sur dix obtenues dans chacune de ces dix catégories – c’est-à-dire une note sur cent. Histoire de ne pas gâcher trop de pop-corn.




Retrouvez tous les blockbusters comparés en cliquant sur cette page.

samedi 1 août 2015

Onze moments mythiques de Coupe du Monde : Bonus 2014

L'Allemand Mario Götze, buteur décisif, avec sa petite amie et les enfants de son coéquipier Jérome Boateng, quelques minutes après la victoire des siens en finale contre l'Argentine.


Les instants les plus mythiques offerts par la Coupe du Monde depuis 1998 avaient fait l’objet d’un dossier, juste avant le début du Mondial 2014. Un an après le tournoi, le temps est venu de revenir sur les quelques moments de cette vingtième édition qui méritent vraiment de passer à la postérité. Un retour en trois coups.


1)      Le coup de sang de Suarez

Il arrive que certains joueurs entretiennent un rapport particulier, pour ne pas dire privilégié avec la Coupe du Monde, qu’ils la marquent de leur empreinte à chacune de leurs apparitions. Le plus illustre d’entre eux est sans doute l’Argentin Diego Maradona, non-sélectionné à peine pubère mais déjà furibard en 1978, savaté selon toutes les règles de l’art et finalement expulsé en 1982, vainqueur de la compétition quasiment à lui tout seul en 1986, héros tragique de l’opéra napolitain Italie – Argentine en 1990 et exclu pour dopage en 1994. Un peu plus de vingt ans après lui, le fantasque Uruguayen Luis Suarez semble marcher sur ses pas.

Lors du Mondial sud-africain de 2010, sa première participation à l’épreuve, il avait brillé à la pointe de l’attaque de la Celeste, associé à un Diego Forlan élu meilleur joueur du tournoi, et contribuant avec talent (trois buts et deux passes décisives) au beau parcours des siens, demi-finalistes surprise de l’épreuve. Mais c’est surtout sa main, entrée depuis dans la légende de la compétition (et première de mon top 11 des meilleurs moments récents offerts par la Coupe du Monde), qui avait été médiatisée. Quatre ans plus tard, à l’entame du Mondial brésilien, Suarez a changé de statut : de jeune avant-centre prometteur évoluant à l’Ajax Amsterdam, il s’est mué en fer de lance de l’attaque de Liverpool, a été sacré meilleur buteur européen de la saison et est attendu au tournant, pressenti pour être l’une des grandes stars de cette édition.

Suarez fou de joie après son second but face à l'Angleterre.
Néanmoins, son équipe, l’Uruguay, n’a pas été gâtée au tirage au sort et a écopé d’un groupe particulièrement relevé, avec le Costa Rica, l’Angleterre et surtout l’Italie, vice-championne d’Europe en titre. Pour ne rien arranger, Suarez, mal remis d’une blessure, ne peut prendre part au premier match des siens et assiste, impuissant, à la déroute de la Celeste face à un surprenant Costa Rica vainqueur trois buts à un. Cinq jours plus tard, les Uruguayens n’ont déjà plus le droit à l’erreur pour leur second match face à l’Angleterre, qui a été battue elle aussi pour son premier match, face à l’Italie : le perdant de la rencontre sera éliminé de la compétition. Le sélectionneur uruguayen, Oscar Tabarez, joue son va-tout et décide d’aligner Suarez d’entrée de jeu, malgré son état de forme incertain. L’histoire lui donne raison : grâce à un doublé de son buteur vedette, la Celeste s’impose 2 – 1 et revient dans la course pour la qualification. Tout se jouera lors du troisième et dernier match, face à l’Italie.

Lorsque débute la rencontre décisive, l’atmosphère est lourde d’une pression presque palpable. Plus qu’à un match de poule, c’est à un vrai seizième de finale que les deux formations participent : le vainqueur se qualifiera pour les huitièmes, le perdant sera éliminé. C’est le moment que va choisir Luis Suarez pour littéralement péter les plombs, en direct devant 40000 spectateurs et les télés du monde entier. Sur un ballon aérien apparemment anodin, en fin de deuxième mi-temps et alors que le score est toujours de zéro zéro, l’attaquent uruguayen, se désintéressant totalement du jeu, se retourne vers le défenseur chargé de le marquer, l’Italien Giorgio Chiellini, et le mord à l’épaule.

Suarez a beau faire semblant d’être tombé et de s’être fait mal à la gencive (dans ce qui est sans doute l’une des tentatives de simulation les plus pathétiques de l’histoire), la trace de morsure sur l’épaule de Chiellini est éloquente, et le ralenti, accablant, confirme l’intentionnalité du geste de l’Uruguayen. Mais l’arbitre n’a rien vu, et une minute plus tard, l’Uruguay ouvre le score, résiste jusqu’au bout, et se qualifie. Mais la seule question qui est sur toutes les lèvres est alors celle-ci : pourquoi une telle folie de la part de Suarez ? La réponse est aussi triste que drôle : parce qu’il n’a pas pu se retenir.

Chiellini tente une quenelle pendant que Suarez compte ses incisives.
En effet, rayon morsures, l’Uruguayen est un dangereux récidiviste. C’est ainsi la troisième fois, déjà, qu’il s’en prend de la sorte à un adversaire. Ses deux précédents essais, l’un alors qu’il portait la tunique de l’Ajax, l’autre pendant un Liverpool – Chelsea qui sentait le soufre, lui avaient valu auparavant, outre les tendres surnoms de Vampire et de Cannibale, une belle flopée de suspension (par ailleurs, outre ses buts totalement dingues, il s’était également fait remarquer en traitant Patrice Evra de « Noir de merde »). Juste après le match, Internet s’embrase, multipliant les détournements du geste de l’Uruguayen et appelant à une juste sanction.

Face à ce cas à peu près unique de footballeur anthropophage, la FIFA n’a pas souhaité transiger : Luis Suarez, exclu manu militari du Mondial, écope de neuf matches de suspension en sélection nationale ainsi que de quatre mois d’interdiction de toute activité liée au football (il profitera de cette période d’inactivité pour signer à Barcelone pour la modique somme de 85 millions, et un an plus tard, il a remporté le championnat et la coupe d’Espagne ainsi que la Ligue des Champions). De son côté, l’équipe d’Uruguay, orpheline de son meilleur joueur, se fait sèchement éliminer par la Colombie en huitième de finale. On les attend avec impatience pour 2018.


2)      Le coup de poker de Louis Van Gaal et Tim Krul

Nous sommes en quart-de-finale de Coupe du Monde. Plus précisément, dans les dernières minutes de la prolongation d’un quart-de-finale de Coupe du Monde. Les Pays-Bas, éternel favori malheureux, affrontent le Costa-Rica, équipe surprise de la compétition. Normalement, le suspense devrait être éventé depuis longtemps, normalement, le match devrait même être terminé depuis près d’une demi-heure : finaliste de l’édition précédente, auteur pendant les poules d’une spectaculaire démonstration face au tenant du titre espagnol (5 – 1 pour les Bataves) et alignant, sous la houlette du tacticien Louis Van Gaal, un certain nombre de joueurs aux noms aussi ronflants que Wesley Sneijder, Robin Van Persie ou Arjen Robben, la Hollande était censée ne faire qu’une bouchée du petit poucet costaricien.

Mais d’un bout à l’autre de la partie, si la défense du Costa-Rica a souvent été au supplice, elle a tenu bon, et son gardien, Keylor Navas, a réalisé de véritables prouesse pour garder son but inviolé. A la surprise générale et malgré de nombreuses tentatives de l’attaque néerlandaise, le score était toujours de 0 – 0 quand l’arbitre a sifflé la fin du temps règlementaire. Il a donc fallu passer par les prolongations pour décider d’un vainqueur. Et même là, c’est en train de ne pas suffire : les Hollandais dominent, incontestablement, mais il est toujours un pied, un genou, un torse costaricien pour stopper les offensives de Robben et de ses partenaires, et compte tenu de la vitesse à laquelle le temps se met à défiler, il semble à chaque instant plus certain que les deux équipes vont devoir se départager au moyen de la terrible épreuve des tirs au but.

Louis Van Gaal entouré par ses disciples.
Sur le banc hollandais, un homme réfléchit. C’est Louis Van Gaal. Louis Van Gaal n’est pas n’importe qui. C’est un génie tactique, vainqueur en 1995 de la Ligue des Champions avec un Ajax de gamins, au nez et à la barbe du grand Milan AC. C’est lui aussi, qui a remis sur les rails le Bayern de Munich, à la fin des années 2000. C’est encore lui qui a conduit les anonymes d’Alkmaar au sacre en championnat néerlandais. Problème : si Van Gaal est un stratège reconnu de tous, il traîne également la réputation d’être un fou ingérable. Depuis de ses deux passages sur le banc du Barça, il peut se targuer d’être l’homme qui est passé le plus près de faire littéralement imploser le club catalan. La légende raconte que lors d’un discours particulièrement incisif qu’il avait tenu à ses joueurs avant un match, emporté par sa fougue, il avait baissé son pantalon et exhibé ses parties à ses joueurs. Depuis 2012, il est sélectionneur des Pays-Bas. Après une belle phase de qualification, le début de Mondial de ses joueurs a été excellent, et largement à mettre à son actif. Il a de plus imposé un style inimitable : sa cravate est orange, assortie au maillot de la sélection, et ses adjoints, au lieu de faire ce que font leurs confrères des autres sélections (c’est-à-dire filer des bouteilles d’eau aux joueurs, donner des consignes aux remplaçants qui s’échauffent ou gueuler sur l’arbitre), passent leur temps assis à côté de lui, à prendre des notes. Car pour Louis Van Gaal, ce ne sont pas ses adjoints. Ce sont ses élèves. Nul doute qu’ils auront apprécié le dernier coup du Maître.

Car en réfléchissant, Van Gaal a bien compris ce qui allait se passer. Non, aucun but ne serait plus marqué, ses joueurs commençant à être aussi fatigués que leurs adversaires, et trop peu de temps restant à jouer. Ce serait donc les tirs au but, un exercice qui a rarement souri aux Hollandais par le passé. Et cette fois-ci, ce serait pire : déjà en plein doute, déstabilisés par la résistance inattendue de leur adversaire, les Oranjes allaient de surcroît se présenter pour tirer face à un Keylor Navas en pleine confiance, qui disposait d’un avantage psychologique sur à peu près tous les tireurs potentiels. Ce serait donc une boucherie, et une énième déception néerlandaise en Coupe du Monde.

Mais Louis Van Gaal n’a pas dit son dernier mot. Alors qu’il ne reste qu’un peu plus d’une minute, il appelle l’un des remplaçants en train de s’échauffer. Surprise : il s’agit du troisième gardien, Tim Krul, qui s’approche, et enlève son survêtement, comme s’il s’apprêtait à entrer en jeu. La surprise devient stupeur quand effectivement, le gardien hollandais, Jasper Cillessen, quitte ses partenaires et que Krul entre sur le terrain. Louis Van Gaal vient de changer de gardien juste avant la séance de tirs-aux-buts, coup  tactique parfois évoqué sur le ton de la blague, mais jamais réalisé à ce niveau. Les commentateurs de la planète entière, sous le choc, ne savent pas s’ils doivent rire ou pleurer, les joueurs sont médusés.

Quelques secondes plus tard, l’arbitre siffle la fin de la rencontre. L’heure tant redoutée est arrivée, mais cette fois-ci, la peur a changé de camp. Ce ne sont plus les Hollandais qui sont effrayés à l’idée d’affronter un gardien qui les a écœurés d’un bout à l’autre de la rencontre, ce sont les Costariciens qui, tout à coup, redoutent d’aller affronter l’inconnu qui vient de prendre place dans le but oranje. Car Tim Krul est un beau bébé : 1m93 pour 85kg, mal rasé, il évolue pendant l’année dans le club de Newcastle, c’est un habitué des bas-fonds un peu glauques du championnat anglais. Il va profiter de l’occasion pour dévoiler à la planète ses talents de showman : dès le début de la séance de tirs-aux-buts, il va intimider les joueurs costariciens, leur parle, les déconcentre, vient les toiser. Son attitude est à ce point inhabituelle que l’arbitre le sanctionne d’un carton jaune, ce qui est rarissime en de telles circonstances.

Adieu, monde Krul.
Mais le harcèlement psychologique paye : à chaque tir d’un joueur du Costa-Rica, Tim Krul plonge du bon côté. Mieux, pendant que ses partenaires Van Persie, Robben, Sneijder et Kuyt réussissent leurs penalties, il parvient à bloquer une tentative adverse. Et lorsque Michael Umaña se présente face à lui pour un tir au but qui peut être décisif, il choisit à nouveau le bon côté, et réussit à arrêter la frappe. Les Pays-Bas sont qualifiés pour la demi-finale. Tim Krul vient de connaître son quart d’heure warholien, il est le héros du match, lui qui n’est même pas réputé si bon stoppeur de penalties que ça. Mais celui dont tout le monde parle, c’est Louis Van Gaal. L’entraîneur hollandais vient officiellement de devenir le premier sélectionneur à se qualifier pour une demi-finale de Coupe du Monde au bluff, en procédant à ce qui est sans doute le remplacement le plus spectaculaire de l’histoire de la compétition.


3)      Le coup de tonnerre du Mineirazo

Le 8 juillet 2014, à Belo Horizonte, devant les 58000 spectateurs de l’Estadio Mineirão, le Brésil affrontait l’Allemagne en demi-finale de la Coupe du Monde. Entre deux des équipes les plus titrées de l’Histoire (cinq sacres mondiaux pour le Brésil, trois pour l’Allemagne), l’enjeu était simple : une place en finale. Mais pour les Brésiliens, il y avait un peu plus. En effet, c’est à domicile que la Seleçao a disputé le Mondial 2014, et ce dans un climat assez compliqué.

D’un côté, il y avait un important mouvement populaire de contestation, qui prenait principalement pour cible la présidente du pays, Dilma Rousseff, et comme prétexte la tenue même de la compétition sur le sol brésilien, l’organisation du Mondial étant unanimement trouvée beaucoup trop coûteuse pour une société auriverde encore massivement victime de la pauvreté. De l’autre côté, il y avait les fantômes du passé, et principalement de la Coupe du Monde 1950 : en effet, si le Brésil détient le record de victoires en Coupe du Monde, il n’a jamais réussi à l’emporter quand le tournoi se disputait sur ses terres, et la précédente édition brésilienne, en 1950 donc, avait vu l’Uruguay coiffer au poteau l’organisateur brésilien, dans ce que l’on a appelé le Maracanazo – une inattendue victoire par deux buts à un, devant les 200000 (record historique d’affluence pour une rencontre de football) spectateurs du mythique stade Maracana de Rio, avec  la clé un deuxième sacre mondial pour les Uruguayens et un traumatisme durable pour les Brésiliens qui s'imaginaient déjà champions du monde avant ce dernier match.

Dans les tribunes de l'Estadio Mineirão...
C’est donc avec une pression assez inimaginable que la Seleçao avait débuté sa Coupe du Monde, ce qui se traduisait par une reprise a capella par les joueurs de l’hymne brésilien avant les matches (pour faire symbiose avec leur peuple) et par de nombreuses et incessantes prières avant, pendant et après les rencontres (pour faire symbiose avec Dieu). L’état émotionnel des joueurs était tel qu’ils paraissaient toujours à deux doigts de fondre en larmes, et le parcours stressant qui avait été le leur jusqu’à cette demi-finale n’avait rien arrangé. En effet, le Brésil avait dû batailler ferme pour s’extraire d’une poule pas évidente (Cameroun, Mexique, Croatie), avait bénéficié d’un miracle pour passer le stade des huitièmes (à la dernière minute de la prolongation contre le Chili, l’attaquant chilien Pinilla avait expédié une puissante frappe sur la barre transversale et le Brésil s’était qualifié, cinq minutes plus tard, grâce aux tirs aux buts), et si le quart de finale contre la Colombie avait sans doute été le meilleur match de la Seleçao (qualification 2 – 1), ce fut une authentique victoire à la Pyrrhus, les Brésiliens y laissant deux de leurs meilleurs joueurs, le défenseur Thiago Silva, suspendu, et l’attaquant Neymar, seule véritable star offensive de l’équipe, qu’un choc avec un milieu colombien avait blessé assez sérieusement.

Neymar et Thiago Silva auraient-ils pu suffire pour inverser la donne face aux Allemands ? On ne le saura jamais. Néanmoins, on peut imaginer qu’avec eux, l’addition aurait été moins lourde. Car cette demi-finale face à l’Allemagne va rapidement tourner au jeu de massacre, avec dans le rôle de la victime, une équipe du Brésil totalement déboussolée et dans celui du bourreau, une équipe d'Allemagne fidèle à sa réputation de favorite du tournoi. Dès la onzième minute, c’est le jeune attaquant bavarois Thomas Müller qui va trouver l’ouverture et inscrire le premier but du match. Désarçonnés par ce but précoce, les Brésiliens vont alors tout faire pour revenir au score le plus rapidement possible. Mal leur en prendra : le tsunami qui va suivre n’a tout simplement aucun précédent dans l’histoire de la Coupe du Monde.

Dès la 23ème minute, les Allemands trouvent à nouveau le chemin des filets, par l’intermédiaire du vétéran Miroslav Klose. Avec deux buts de handicap, l’affaire devient sérieusement préoccupante pour les Brésiliens, sans compter que ce but est une petite humiliation en soi : il s’agit du seizième but marqué par Klose en Coupe du Monde (cinq en 2002, cinq en 2006, quatre en 2010 et deux en 2014), ce qui en fait le nouveau recordman de l’histoire de l’épreuve, au nez et à la barbe des quinze buts marqués par le Brésilien Ronaldo (quatre en 1998, huit en 2002 et trois en 2006), et offre, au bout de moins de vingt-cinq minutes, une première victoire symbolique à la Mannschaft.

Mais si l'affaire s'annonce mal engagée, personne n'imagine encore que l'impensable va se produire : les Brésiliens vont spectaculairement sombrer en l’espace d’à peine plus de cinq minutes, au point de pratiquement disparaître de la pelouse. Moins de soixante secondes après le but de Klose, profitant de l’apathie de la défense auriverde, visiblement sonnée, les Allemands vont inscrire un nouveau but, par l’intermédiaire de Toni Kroos, qui va encore doubler la mise à peine deux minutes plus tard, quelques instants avant que Sami Khedira ne marque à son tour. En à peine plus de cinq minutes, le score passe de 1 – 0 pour les Allemands, à 5 – 0, et ce alors que le match n’a commencé que depuis une demi-heure.

Le moyen le plus facile pour les Brésiliens de trouver le chemin des filets au cours de cette demi-finale.
La fébrilité des joueurs brésiliens, déjà largement perceptible depuis le début du tournoi, éclate au grand jour. Eux qui espéraient se qualifier pour la finale devant leur public se retrouvent humiliés en place publique. Même les Allemands sentent qu’ils sont en train de faire quelque chose de moche et décident de lever un peu le pied, tandis que les télés du monde entier, plutôt que de montrer le jeu, préfèrent compiler les plans des supporters brésiliens, abasourdis et en larmes dans les tribunes. En deuxième mi-temps, la Seleçao tentera bien de réagir pour, à défaut de remporter le match, récupérer un peu de l’estime de ses supporters, mais rien n’y fera, et l’Allemagne marquera encore deux nouveaux buts et il faudra attendre la dernière minute de la partie pour que le jeune Oscar, dans l’indifférence la plus totale, réussisse enfin à sauver l’honneur pour les siens.

Le score final est donc de sept buts à un pour l’Allemagne, soit l’écart le plus important jamais vu entre deux équipes en demi-finale de Coupe du Monde, mais également la défaite la plus lourde jamais subie par le Brésil, la plus large déroute pour un pays organisateur de Coupe du Monde et la première défaite des Brésiliens en match officiel à domicile depuis 1975. L’onde de choc est immense, évidemment. Les Allemands se retrouvent favoris numéro un pour la victoire finale, avant même de connaître leur adversaire (Pays-Bas et Argentine doivent s’affronter le lendemain dans l’autre demi-finale). Les Brésiliens, eux, n’ont plus que leurs yeux pour pleurer, et se répandent en excuses vis-à-vis de leurs compatriotes, à l’image d’un David Luiz, capitaine d’un soir de la Selaçao, les yeux embués et la voix remuée de sanglots, incapable de quoi que ce soit d’autre que de répéter, hagard, au micro qu’il voulait « juste donner du bonheur au peuple brésilien ».

Si la défaite de 1950 face à l’Uruguay, grand traumatisme footballistique national s’il en est, avait rapidement acquis le surnom de Maracanazo (en référence au stade du Maracana, le « zo » ou « ço » signifiant « choc »), cette nouvelle déroute ne tarde pas à se forger l'appellation de Mineirazo, signe de sa place à part dans l’histoire du football brésilien – place, vraisemblablement, très inconfortable, pour ne pas dire maudite. Après un nouveau revers sec lors du match pour la troisième place face aux Pays-Bas (3 – 0), les Brésiliens partent en vacances, la tête de basse, tandis que leur sélectionneur, Luis Felipe Scolari, est renvoyé. Il leur faudra, à tous, de longs mois avant de se remettre du traumatisme.