vendredi 30 octobre 2015

La Mort de Diego de Napoli

Aujourd'hui, Diego Armando Maradona, le plus grand footballeur de tous les temps, fête ses cinquante-cinq ans. L'occasion pour moi de lui rendre hommage en publiant ce petit texte, qui date de quelques années et qui avait jusqu'à présent coulé des jours paisibles dans les tréfonds de mon ordinateur... 




   Le 30 juin 1990 à Florence, l’Argentine élimina la Yougoslavie en quart de finale de la coupe du monde de football. Les deux équipes s'étant neutralisées durant toute la partie sans que le moindre but ne soit marqué, elles avaient dû se départager aux tirs aux buts. Trois joueurs argentins avaient réussi leur penalty : Serruzuela, Buruchaga et Dezotti. Seuls deux joueurs yougoslaves, Prosinecki et Savicevic, avaient réussi le leur, ce qui donna la victoire à l’Argentine, par trois tirs aux buts à deux. De parts et d’autres, Maradona, Toglio, Stojkovic, Brnuvic et Hadzibegic avaient échoué. A l’issue de l’épreuve tant redoutée, les premiers mots du capitaine Diego Armando Maradona n'avaient pas été des cris de victoires, ni des félicitations à ses partenaires, ni d’inutiles excuses pour son penalty manqué. Il s'était penché à l’oreille de son entraîneur Carlos Bilardo et lui avait murmuré :
- Pour la demi-finale, je vais diviser Naples en deux. Ils ne pourront pas choisir entre l’Italie et moi.
   Ensuite, il s'était joint à ses coéquipiers et avait célébré avec eux la victoire. L'Argentine était en demi-finale, c’est-à-dire qu'elle n'avait plus qu’un match à gagner pour atteindre la finale, c’est-à-dire qu'elle était à deux victoires d’un troisième triomphe en coupe du monde, et d’un doublé prestigieux après la campagne réussie de 1986, lors de la précédente édition du Mondial.

   Le lendemain, tous les journaux italiens faisaient leur une sur la future demi-finale. Leur Squaddra Azzura tant chérie était en effet venue à bout de l’Irlande grâce à un nouveau but de l’homme providentiel, Salvatore Schilacci, et s’était ainsi hissée elle aussi en demi-finale du Mondiale qu‘elle organisait, où elle affronterait le 3 juillet à Naples l’Argentine de Maradona. L’ambiguïté résidait dans le fait que Maradona, bien que natif des environs de Buenos Aires, exerçait depuis six ans son métier de footballeur dans l’équipe napolitaine, lorsqu’il était libéré de ses obligations nationales, ce qui signifie en termes plus concret qu’il habitait Naples avec lequel il jouait toute l’année, et qu'il était convoqué en moyenne une fois par mois pour disputer une rencontre avec la sélection argentine.
   Avant son arrivée en 1984, Naples avait toujours été un second couteau du football italien, et ceci en dépit de l’immense ferveur populaire qui entourait le club. Maradona ne mit pas longtemps à redresser l’équipe, et en 1987, le Napoli était pour la première fois de son histoire champion d’Italie, devant la Juventus de Turin, devant l’Inter Milan, devant le Milan AC, devant tous les rivaux du Nord, devant toutes ces villes fortunées qui méprisaient si ouvertement les culs-terreux napolitains. L’année suivante, Naples ne terminait qu’à la seconde place, mais Maradona était sacré meilleur buteur du championnat. En 1989, Naples termina encore deuxième, mais remporta la coupe d'Europe en battant Stuttgart en finale. Enfin, en 1990, quelques semaines seulement avant le début du Mondiale, Maradona permit à son équipe de remporter un second titre de champion d’Italie. La confrontation de l’Italie et de l’Argentine au stade San Paolo était donc l’évènement du moment : Naples, soulignaient déjà toutes les plumes de la planète, allait être le théâtre de l'opposition entre son pays et son héros, et les chroniqueurs transalpins les plus prévoyants ajoutaient, faisant appel à des valeurs comme le patriotisme, l’orgueil ou la loyauté, que le choix n'en était pas un, et qu'il était du devoir de chaque napolitain de se ranger derrière l'Italie.
   Vers quinze heures, Maradona tînt une conférence de presse. S’exprimant en italien, il assura le spectacle, ce que ne manquèrent pas de souligner quelques reporters perfides du Corriere della Sera, qui écrivirent dans leurs comptes-rendus que l’idole s’était montrée bien plus l’aise avec un micro et face à des journalistes que la veille avec un ballon et face à la Yougoslavie. Bien sûr, tout le monde était content d’entendre le capitaine argentin détailler point par point les différentes phases de la partie de la veille, tout le monde était ravi de savoir que le groupe était serein, que l’ambiance entre les joueurs était au beau fixe, que les légers doutes qu’avait pu susciter un début de tournoi raté étaient maintenant dissipés. Mais ce que la foule, personnifiée ici par le chœur des journalistes, ce que cette foule voulait entendre, c’était ce qu’il pensait de la perspective d’affronter l’Italie dans son fief de Naples. Comment allait réagir le stade ? Quelle serait l’attitude des spectateurs ? Sa réponse, Maradona la dégaina plus vite encore qu’un dribble : 
- Les Italiens traitent les Napolitains comme de la merde trois cent soixante-quatre jours par an, et aujourd’hui ils se souviennent que eux aussi sont des Italiens. La ficelle est un peu grosse.

   En retournant dans sa chambre, Maradona grimaça. Son dos le faisait souffrir. Il avait bataillé toute l’année avec Naples, avait été sur tous les fronts. Dès la fin du championnat, il avait été réquisitionné par l’équipe d’Argentine pour préparer la coupe du monde. La douleur, qui l’accompagnait depuis plusieurs mois déjà, allait en s’accentuant. Bien sûr, il y avait les infiltrations, la morphine, mais il n’en était pas moins diminué pendant les rencontres. Durant tout le premier tour, il ne s’était guère mis en évidence. En huitième de finale, face au Brésil, il avait été discret, émergeant du match en une seule occasion : un déboulé de cinquante mètre durant lequel il avait effacé cinq Brésiliens avant de transmettre le ballon à Claudio Caniggia, qui avait marqué le seul but de la rencontre. Toute l’Argentine avait salué cette action de génie de son maître à jouer, action qui signifiait à n’en pas douter son grand retour aux affaires après une mise en route poussive. Mais Maradona s’était peu montré à son avantage face à la Yougoslavie, échouant même lors la séance de tirs aux buts. Le dos, toujours le dos. La douleur le privait de sa souplesse, de son explosivité.
   Allongé sur son lit, rêveur, il pensait à la perspective d’aggraver sa blessure et de ne pas pouvoir jouer le match contre l’Italie. Cette idée l’empêchait de se détendre. Jouer une demi-finale de coupe du monde chez soi ! L’aboutissement d’une carrière, la consécration. La consécration ? Quelle consécration ? Il n’avait plus rien à prouver depuis longtemps. Il avait gagné la coupe du monde 1986 presque à lui tout seul, avait réussi à transformer les bras cassés du Napoli en une redoutable escouade, il avait marqué des centaines de buts, dont certains comptaient déjà parmi les plus illustres de l’histoire, il était adulé par des millions de personnes à travers le monde. Sa carrière n'était pas encore finie, il n'avait que vingt-neuf ans, et pourtant, déjà, on parlait de lui comme du plus sérieux rival du roi Pelé pour le titre de meilleur joueur de tous les temps. Ce match à Naples contre l'Italie n'était rien de plus qu’un clin d’œil. Après tout, il aurait pu avoir lieu n’importe où, à Florence, à Milan, à Bari. Mais... Mais c'était une demi-finale de coupe du monde. Mais c'était un match contre l'Italie. Mais le destin l’avait fait se dérouler au stade San Paolo, ce stade si habitué à scander le nom de Maradona, à applaudir son héros, à le remercier, à l’adorer. Un tel match ne devait être manqué sous aucun prétexte. 
   C’était aussi l’opinion de l’Italie. Le 2 juillet, à la veille de la rencontre, les journaux relayèrent les propos que Maradona avait tenus lors de la conférence de presse de la veille. Aussitôt, toute l’Italie s’empressa d’enjoindre le cousin napolitain de faire montre d’un soutien sans faille. Il s’agissait-là d’une question nationale. De Naples, on ne savait rien. Qui allaient-ils réellement supporter ? Les informations étaient contradictoires, même si la version officielle rapportait la loyauté évidente des habitants de la ville envers le drapeau vert blanc rouge. Dans la journée, Maradona dût écourter son entraînement. Ce n’était que préventif, mais Bilardo, l’entraîneur, voulait éviter le moindre risque de blessure étant donnée la proximité d’une échéance capitale. Tandis que ses partenaires disputaient une opposition à sept contre sept, le capitaine les observa distraitement en jonglant négligemment avec un ballon qui traînait. Il pensait à la victoire. Il pensa que seule la victoire face à l’Italie ferait vraiment de lui le roi de Naples. Il se souvint que Naples, après avoir été déchue de son rang de capitale, était devenue la ville la plus pauvre d’Italie, que tous les Italiens méprisaient plus ou moins les napolitains, et que lui aussi avait été un pauvre, même si ça avait été en Argentine, et qu’il avait toujours haï les puissants. Il se dit qu’après avoir conquis Naples, il fallait qu’il la libère. Il rêva d’un soulèvement populaire dans les rues de Naples après la victoire de l’Argentine, d’une rébellion, d’une déclaration d’indépendance. Mais il faudrait que les napolitains le soutiennent.


   Après l’entraînement, Maradona et Bilardo s’enfermèrent pendant plusieurs heures dans le bureau de Bilardo. L’entraîneur et son capitaine regardèrent une nouvelle fois le quart de finale de l’Italie et le commentèrent avec passion. Maradona, qui connaissait tous les joueurs italiens, habitué qu'il était à croiser le fer avec eux tous les dimanches lors du championnat d'Italie, détaillait à son entraîneur les points forts et les points faibles de chaque adversaire. Bilardo prenait des notes sur son carnet, mais, en vérité, il avait déjà des renseignements à foison, parce qu’il avait regardé toutes les rencontres de l’Italie depuis le début du tournoi, parce que c’était déjà la deuxième fois que Maradona et lui avaient cette discussion, et, tout simplement, parce qu'il était un bon entraîneur. À la fin de la vidéo, il y eut un silence de plusieurs minutes et tous deux restèrent, pensifs, à regarder la télévision désormais éteinte. Bilardo finit par briser le mutisme en demandant à son capitaine des nouvelles de son dos.
- Ça ne va pas mieux, Mister. Maintenant, j’ai mal aussi quand je suis assis.
   Bilardo lui ordonna de se faire masser pendant deux heures. La séance fit du bien à Maradona. Le kiné était bon, la douleur s’était endormie. Lors du dîner, même si quelques visages étaient crispés à la pensée du match du lendemain, on rit beaucoup, et on bût en faisant le serment de se qualifier pour la finale. Maradona régala la tablée de ses plaisanteries, imitant la voix enrouée de l'un des médecins de l'équipe, singeant le désarroi de tel défenseur italien qu'il avait mystifié d'une feinte surnaturelle quelques semaines auparavant, lors d'une rencontre opposant le Napoli au Milan AC. Après le repas, il retrouva deux de ses coéquipiers dans sa chambre. Il sortit d’un des tiroirs de sa table de nuit un petit sachet  de cocaïne et chacun se prépara un rail. En commençant à sniffer, Maradona se souvînt de son second but face à l’Angleterre en quart de finale de la coupe du monde 1986. Il se revît effacer d’un contrôle Beardsley et Reid et commencer une percée vers le but anglais. En reniflant, il se ressentit dribbler Butcher puis crocheter Fenwick. Il pencha la tête en arrière, feinta Shilton, ferma les yeux et marqua dans le but vide.

   Le lendemain, il s’éveilla en plein doute. Et si Naples choisissait finalement l’Italie ? Et s’il se retrouvait trahi, abandonné, l’année même où la municipalité officialisait son jumelage avec Buenos Aires ? Lors du petit déjeuner, il ne se montra guère prolixe. Alors que toute l’équipe s’inquiétait de son dos, il affirma ne plus sentir la moindre douleur, ce qui de toute évidence était faux. Vers dix heures, les joueurs allèrent courir, et Maradona, bien qu’un peu grimaçant, se montra en tête du groupe jusqu’à ce que celui-ci se dispersât, afin de faire quelques exercices avec le ballon. Au sortir de l’entraînement, les micros des radios se tendirent vers le capitaine argentin, pour recueillir ses dernières impressions avant le match. Il semblait avoir abandonné toute sa gouaille habituelle, et lâcha, presque implorant :
- Naples, on s’éclate toute l’année ensemble, laisse-moi m’éclater seul ce soir !
   Durant le déjeuner, il se montra assez nerveux, même s’il tentait de le dissimuler en riant bruyamment. A un moment, l’un des serveurs de l’hôtel  s’approcha de lui et lui murmura à l’oreille qu’on le demandait au téléphone. C’était Gennaro, l’un des principaux chefs des supporters napolitains, qui lui dit qu’il avait eu du mal à le joindre. Il dit aussi que la public de Naples, vraisemblablement, serait assez neutre. Que personne ne serait hostile à l’Argentine, mais que personne ne l’encouragerait non plus. Il dit aussi qu’il lui souhaitait bonne chance. Maradona le remercia, lui demanda des nouvelles de son frère, de sa femme, de son fils.
   En arrivant dans le Stade San Paolo, il remarqua que son équipe était assignée au vestiaires des visiteurs, et eût le même regard indigné que celui qui est contraint de dormir dans la chambre d’ami alors qu’il est chez lui. En se changeant, il regarda ses coéquipiers et vit des guerriers. Lors de l’échauffement, il constata que le stade était déjà plein, et que l’atmosphère, décidément, semblait électrique. La dernière causerie de Bilardo fut étrange. Comme à l’accoutumée, il martela à ses hommes la foi inébranlable qu’il avait en eux, et répéta les grandes lignes du schéma tactique qu’il avait choisi d’employer, mais cette fois-ci, il ponctuait chacune de ses phrases par un regard appuyé vers son capitaine. Petit à petit, alors qu’au-delà du discours de l’entraîneur se nouait un dialogue muet entre celui-ci et Maradona, ce dernier se sentait de plus en plus investi d’une mission au caractère quasi-divin, et la douleur qu’il éprouvait au dos allait en s’estompant. En vérité, il ne la sentait que lorsque ses pensées n’étaient pas dirigées vers la partie. L’arbitre, un Français dégarni et immense, vint toquer à la porte du vestiaire pour inviter les joueurs à se tenir prêts. Un par un, Maradona et ses dix partenaires, puis les remplaçants, puis l’encadrement technique de l’équipe sortirent dans le long couloir qui menait à la pelouse. Bilardo fut le dernier à quitter le vestiaire. Dans le couloir, les Italiens faisaient face aux Argentins. Maradona en salua quelques uns, mais l’heure n’était pas aux retrouvailles. Le plus grand sérieux régnait, et sur tous les visages se lisait une anxiété véritable : de quel côté pencherait Naples ? Certains se signaient, d’autres murmuraient des paroles inaudibles. Le capitaine argentin, tel un violoniste accordant son instrument avant le début du concert, refit lentement ses lacets. Enfin, accompagnées de trompettes qui jouaient l’hymne de la fédération internationale de football, les deux équipes pénétrèrent sur le terrain.


   Plus de deux heures après, lorsque l’arbitre siffla la fin de la rencontre, les deux formations n’étaient toujours pas parvenues à se départager. La première mi-temps avait été terne, seulement éclairée par un but de Schilacci, à la conclusion d’un superbe mouvement offensif italien. En seconde mi-temps, Maradona avait aperçu sur l’aile gauche Olarticoechea libre de tout marquage, lui avait transmis le ballon et avait couru se placer à une dizaine de mètres du but. Le centre de son ailier avait été trop haut pour lui, mais pas pour le jeune Caniggia, qui avait propulsé de la tête le cuir au fond des filets. Après cette égalisation, les deux équipes avaient continué à se neutraliser, même si il avait fallu parfois que Goycochea, le gardien argentin, se surpasse. Au bout de quatre-vingt-dix minutes, le score étant toujours de un partout, il avait encore été nécessaire de jouer une demie heure de prolongation. Bien que sentant sa douleur revenir, et même s’accroître, Maradona n’avait rien lâché, et avait même, dans les derniers instants du match, failli offrir la victoire aux siens : à la réception d'une touche côté droit, il s’était démis de deux Italiens en deux touches de balle, avant de percer vers le but. Il avait effacé encore un troisième joueur, puis contourné un quatrième avant de transmettre d’un amour de petite passe en retrait le ballon à un coéquipier, qui avait tout gâché en loupant son tir. Ensuite, un autre grognard de l’équipe argentine, le taciturne Giusti, avait écopé d’un carton rouge. Il était à présent près de vingt-deux heures trente, et il allait falloir une nouvelle fois en passer par l’épreuve des penalties. Dans les tribunes, derrière chacun des buts flottait une banderole : celle du Nord disait « Maradona, Naples t’aime mais l’Italie est notre patrie », et celle du Sud « Diego est dans notre cœur, mais l’Italie aura notre chœur ». Dans les faits, le public n’avait pas tellement pris parti ; certains Napolitains avaient même commencé à encourager les sud-américains vers la fin de la rencontre. Il n’empêchait : Maradona savait qu’il allait devoir tirer son penalty face à l’un de ces deux messages, et aurait été bien en peine d’en choisir un, tant chacun lui fendait l’âme. Le souvenir de sa tentative manquée face à la Yougoslavie se faisait à chaque instant plus présent. Il ferma les yeux. Il faudrait tirer, voilà tout, se dit-il. 
   Les trois premiers tireurs de chaque équipe marquèrent, mais le quatrième Italien vit sa frappe repoussée par Goycochea. Maradona avait l’occasion de donner un point d’avance à son équipe, ce qui rendrait la victoire probable, étant donné qu’il ne resterait plus qu’une tentative par équipe. En plaçant le ballon à onze mètres du buts, il tenta de ne penser à rien. L’acte en lui-même était presque banal : depuis six ans qu’il jouait à Naples, il avait à de maintes reprises eu l’occasion de tirer des penalties depuis cet endroit même. Il décida de tirer à droite. Il recula de cinq pas, inspira profondément, et, dans un silence de mort, commença sa course. Au arrivé à un mètre du ballon, il changea brusquement d’avis et décida de placer sa frappe côté gauche, à ras de terre, c’est-à-dire exactement au même endroit que contre la Yougoslavie. Le gardien italien plongea du mauvais côté, et le ballon entra dans le but. Ivre de bonheur, Maradona courut quarante mètres et se jeta dans les bras du premier Argentin qu’il vit, le kiné de l’équipe. Goycochea arrêta la tentative du dernier Italien, et l’Argentine fut qualifiée pour la finale. 
   La soirée qui suivit fut épique. Maradona paya de sa poche une trentaine de bouteilles de champagne, et le retour à l’hôtel parut durer plusieurs heures. L’autocar qui transportait l’équipe tenait davantage de la boîte de nuit que du véhicule. De temps à autre, il s’arrêtait et une ou deux prostituées montaient. Quelques Napolitains qu’ils croisèrent en chemin crièrent « Forza Maradona ! », mais le vacarme était tel qu’aucun des joueurs ne les entendit. Une fois de retour à leur base, les Argentins continuèrent à célébrer comme se devait l’exploit jusqu’à trois ou quatre heures du matin. Maradona était au centre de toutes les attentions. En réussissant son penalty, il s’était montré non seulement un bon capitaine, mais il avait rétabli son statut de meilleur joueur du monde. Il avait été le meilleur joueur du match, en plus de s’être montré décisif et d’avoir remporté son duel face à tout un pays. Vers cinq heures du matin, il s’aperçut qu’il ne s’était pas encore changé, qu’il était toujours vêtu de sa tenue du match, qu’il avait même encore aux pieds ses chaussures à crampons et que son bras était encore ceint du brassard de capitaine. Il soupira. La plupart de ses coéquipiers étaient partis se coucher, et le mieux à faire était sans doute de les imiter. Par bravade, la dernière chose qu’il fit avant de s’allonger fut de se donner une grande claque dans le dos, insensibilisé qu’il était par l’alcool. Alors il éteint la lumière, se blottit sous les draps et fut de longues minutes durant secoué d’un irrésistible rire silencieux.

   Maradona se réveilla tôt, avant même que le réveil eût sonné. Ce qui l’avait sorti du sommeil, c’était son dos, c’était la douleur. Il resta longtemps immobile, allongé, les yeux grands ouverts. Quand enfin il fut l’heure de descendre prendre son petit déjeuner, il eut la certitude que le tournoi, quoiqu’il arrive, était fini pour lui, qu’il ne serait pas en état de disputer la finale. Quand il entra dans la pièce de l’hôtel où étaient servis les repas, toutes les conversations cessèrent, l’espace de trois ou quatre secondes, avant de reprendre comme si de rien n’était. Silencieux, il prit un plateau, se servit sur le buffet et s’assit à côté de Burruchaga. Ils échangèrent quelques mots sur la fête de la veille, et les difficultés qu’ils avaient tous deux eu à dormir normalement. Comme Maradona, Burruchaga était perclus de douleurs, jouait chaque match sous infiltration. Il glissa à son capitaine qu’il était prêt à mettre sa carrière en péril, à sacrifier une bonne partie de la saison à venir pour tout donner lors de la finale. Maradona sourit, et ne dit plus rien. Alors qu’il terminait son maté, une main anonyme posa devant lui la presse du jour. Les journaux italiens n’avaient pas fait dans la demi-mesure. « Maradona crucifie l’Italie » était, à peu de choses près, la formule qui revenait le plus souvent. Naples « écartelée » avait succombé aux « coups de boutoir » de l’« impitoyable » capitaine argentin. Celui-ci était dépeint comme un « ingrat » qui avait trahi l’hospitalité du « grand peuple italien » , en ruinant l’espoir de titre mondial de ses hôtes, en « volant à des millions d’Italiens une fête immense dans toutes les rues du pays », en un mot, c’était un « traître » dont la patrie était appelée se « venger ».
   Maradona fut dispensé d’entraînement, et passa la journée à se faire masser. Son dos devait être sauvé. Le soir, après dîner, alors que les joueurs avaient quartier libre pour la dernière fois, il regarda l’autre demie finale. L’Allemagne battit l’Angleterre aux tirs aux buts. Connaissant le nom de son futur adversaire, il s’éclipsa discrètement de la salle de vidéo, et s’évada de l’hôtel. Il monta dans un taxi et partit faire un tour dans Naples. Le lendemain, la délégation argentine quitterait la ville pour se rapprocher de Rome, où devait avoir lieu dimanche la finale. C’était le moment de lui faire ses adieux. Le véhicule aux vitres fumées arpenta la cité napolitaine pendant longtemps. Maradona, silencieux et mélancolique, avait le visage collé à la fenêtre, observant le calme inquiétant qui régnait dans les rues. Toute la ville avait l’air en deuil. Ici et là fleurissait encore des banderoles célébrant le titre de champion d’Italie conquis quelques semaines auparavant. À certains murs étaient collés des photos de Maradona vêtu du maillot du Napoli ; depuis le match de la veille, une petite partie de ces portraits étaient déchirés ou recouverts d’inscriptions appelant à la vengeance. A certains balcons étaient suspendus des drapeaux italiens, mais la plupart avaient déjà été retirés. Naples avait été déchirée en deux, Naples n’avait pas su choisir, Naples voulait oublier ce cauchemar. Le taxi s’arrêta dans une petite ruelle, et Maradona n’en sortit que pour s’engouffrer dans un petit immeuble, empruntant presque une porte dérobée. Il grimpa un escalier et frappa à une porte. Le mac qui lui ouvrit l’étreignit comme un frère, empochant sans prendre la peine de le recompter l’argent que lui tendit l’idole. Maradona entra dans une chambre et découvrit la fille qui partagerait sa nuit. Elle devait avoir dix-neuf ans, était petite et brune, avait le regard pétillant, la lèvre pulpeuse et la poitrine généreuse. Il lui demanda de l’attacher au lit et elle lui fit l’amour toute la nuit durant.


   Le jeudi 5 juillet 1990, il sembla que l’Italie était passée sous contrôle allemand. Tous les journaux félicitaient l’équipe d’Allemagne de sa qualification pour la finale, et enjoignaient le lecteur à soutenir sans réserve la Mannschaft le dimanche suivant. L’escouade entraînée par Franz Beckenbauer saurait, à n’en pas douter, venger l’affront subi par l’Italie face aux Argentins. Maradona ne jeta pas un œil sur la presse, trop certain qu’il était d’y trouver ce qui y était. Il sortit du réfectoire et alla à la salle de massage. Après le déjeuner, toute l’équipe quitta Naples pour arriver à Rome vers les alentours de seize heures. Les joueurs prirent rapidement possession de leurs nouveaux locaux, et à dix-huit heures, refirent une brève séance d’entraînement. Cette fois, Maradona ne resta pas à la table de massage et courut autour du terrain pendant que ses coéquipiers faisaient des exercices avec le ballon. Il pensait à la finale, aux joueurs allemands. Ce serait un match extrêmement difficile, face à un adversaire de qualité. Sur ce qu’avaient montré les Allemands depuis le début du tournoi, on savait que c’était une équipe solide, articulée autour de quelques joueurs clés. Et eux aussi avaient un grand numéro 10, un grand capitaine : en effet, avec ceux du Hollandais Marco Van Basten et de l’Italien Franco Baresi, le nom de Lothar Matthaüs était celui qui revenait le plus souvent lorsque l’on s’aventurait à chercher un éventuel dauphin à Maradona pour le sceptre honorifique de meilleur footballeur de la planète. Lothar Matthaüs, stratège, maître à jouer de la sélection allemande et de l’Inter Milan, grand joueur, grand capitaine, grand footballeur, peut-être le meilleur actuellement, moins fort que Maradona, tout de même, mais moins blessé, aussi, Lothar Matthaüs, l’équipe d’Allemagne, Klinsmann, Littbarski, Illigner, Matthaüs, Völler, Brehme, grosse équipe, très solide, très efficace, difficile à bouger, hargneux en défense, puissants en attaque, discipline de fer, alors que l’Argentine, franchement, à part Maradona, et bon, peut-être Ruggeri et Burruchaga, et à la limite Goycochea et Caniggia, l’Argentine voila, Lothar Matthaüs, le meilleur joueur du monde peut-être, élégant, percutant, très bonne lecture du jeu, grosse frappe, peut-être un peu lent, et un peu prévisible, aussi, mais souvent décisif, Lothar Matthaüs, bon joueur, mais seulement troisième du championnat d’Italie avec l’Inter Milan, quand Naples, le Naples de Maradona, ce qui revient à dire Maradona, premier, l’Inter Milan troisième, Maradona premier, mais Lothar Matthaüs, petit con, grosse frappe, un an plus tôt, premier avec l’Inter quand Maradona deuxième, Matthaüs, l’écraser dimanche.
   Pendant le repas du soir, les joueurs eurent la visite de leurs épouses. Maradona vit avec bonheur arriver Claudia, qui tenait par la main Dalma, trois ans, et portait de son autre bras la petite Giannina, un an. Pendant près d’une demi-heure, le meilleur joueur du monde parut être retombé en enfance. Il joua avec ses filles, riant avec elles, les faisant danser, et échangeant parfois un regard complice avec Claudia. Ensuite, il s’assit à côté de sa femme et l’embrassa longuement. La séparation forcée, en raison de la Coupe du Monde, était douloureuse, mais le capitaine argentin était tellement immergé dans le tournoi qu’il ne sut trop quoi dire à sa femme. Ils se posèrent quelques questions l’un à l’autre, se sourirent beaucoup, puis se dirent au revoir, presque comme deux étrangers. Maradona serra ses filles contre lui, les embrassa sur la bouche, regarda les trois femmes de sa vie s’éloigner avec les épouses de ses coéquipiers. Il remonta dans sa chambre, sortit sur le balcon et alluma une cigarette. C’était la première qu’il fumait depuis le match contre le Brésil en huitièmes de finale. Personne ne le saurait. Joli match, d’ailleurs, contre le Brésil. Une belle partie, assez serrée. Le capitaine argentin avait su se distinguer en offrant le but de la victoire à Caniggia au terme d’une chevauchée impressionnante, à dix minutes du terme de la partie. Mais ce qui le faisait encore davantage sourire, c’était la bouteille d’eau droguée qu’un membre du staff  argentin avait tendue au Brésilien Branco. Après l’avoir bue, il ne s’était pas senti très bien, et avait été clairement moins bon sur le terrain. Aucun autre Brésilien n’avait bu à cette même bouteille - dommage. De la difficulté, parfois, d’être seul contre onze. Il entendit un chien aboyer, au loin. L’animal hurlait à la mort, et ne semblait pas pressé d’expirer. Lorsque la bête enfin se tut, Maradona put profiter de ce bien si précieux, et tellement rare : le silence.

   Cette nuit, Maradona dormit très mal. Il fut constamment tourmenté par des cauchemars, l’un d’entre eux revenant souvent : il voyait un obèse inconscient traîné en brancard dans les couloirs d’un hôpital, avec une foule de gens hurlant autour de lui, et des bruits de sirènes, et des bruits de moteurs, et des bruits d’explosions, et lui essayait de s’approcher de l’obèse, de voir si ce corps fait de bourrelets cachait un visage, et lorsqu’il s’approchait enfin du visage, qu’il allait enfin voir la tête, le yeux, le nez du malheureux, le tumulte envahissant devenait tellement fort qu’il se réveillait en sursaut. 
   Après la séance d’entraînement du matin, durant laquelle, tout en se ménageant au maximum, il avait recommencé à prendre part aux exercices collectifs, après le déjeuner, la sieste et quelques coups de téléphone, Maradona eut envie de calme et se dirigea vers le sauna. Alors qu’il s’y prélassait depuis une dizaine de minutes, il fut rejoint par un jeune coéquipier.
- Diego… Tu es au courant ?
- Au courant de quoi ?
- La FIFA a désigné Codesal pour arbitrer le match.
- Codesal ? Ils n’ont pas le droit ! Tu sais qui sait, Codesal ? C’est le beau-frère de Havelange, non, d’un gros bonnet de la FIFA. Ils n’ont pas le droit ! Tu sais ce qui se passe ? Tu sais ce qui s’est passé ? L’Italie devait battre l’Argentine en demi-finale et affronter l’Allemagne en finale à Rome. Sauf que notre petite équipe argentine a mis la pâtée aux penalties à l’Italie, et qu’on leur a fait perdre beaucoup d’argent. Tout ce que la FIFA a entrepris, tout ce que la fédération italienne a entrepris, tout ces petits drapeaux italiens faits par des enfants pauvres, toutes ces casquettes, ces t-shirt, ces blousons aux couleurs de l’Italie, les écharpes annonçant la finale Italie - Allemagne, tout ça ne sortira jamais des cartons, des entrepôts où ils sont. C’est à cause de nous. L’Argentine est un petit pays, ils ne veulent pas nous voir aussi haut. L’Italie a le droit de gagner trois coupes du monde, parce que c‘est un pays riche. Le Brésil a le droit de gagner trois coupes du monde parce que la mafia brésilienne tient la FIFA par les couilles. L’Argentine n’a pas le droit de gagner la coupe du monde trois fois, parce qu’ils n’imaginent même pas que ce soit possible. Ils nous considèrent comme de la merde. Dimanche, l’Allemagne aura le droit de gagner une troisième coupe du monde, parce que c’est un pays riche, parce que c’est un pays qui est en train de se réunifier, un moment important de son histoire, parce que les Italiens et les Allemands sont toujours copains, au fond, quand il s’agit de rouler les pauvres. Je sais ce que je dis, je joue à Naples depuis six ans. Partout, on se fait traiter d’animaux, de nègres, d’arriérés. Parce que Naples est une ville de pauvres, de culs terreux. Et parce que voir gagner Naples emmerde tout le monde, Agnelli, Berlusconi, Andreotti, ils veulent tous voir Naples perdre, ils ne veulent que les grandes villes du Nord, Milan, Rome, Turin, ils veulent les voir gagner, pour que l’argent reste entre riches. Et c’est pour ça que j’aime Naples et que eux ne m’aiment pas, parce que je fais gagner Naples.
- Naples t’aime beaucoup.
- Avant d’arriver à Naples, cette ville n’existait pas sur une carte du football. Maintenant, tout le monde sait où est Naples. Naples est tout autour de Maradona. Naples a gagné deux championnats et une coupe d’Europe. Naples, c’était une femme, une femme à qui personne n’avait jamais dit qu’elle était belle, et je suis arrivé, et enfin elle s’est senti belle, et enfin elle a été plus belle que les autres. Mais je n’en peux plus de la rendre belle. Je l’aime, mais elle m’étouffe. L’année dernière, je devais partir, le président Ferlaino m’avait promis que je pourrais partir si jamais on gagnait la coupe d’Europe, tout était arrangé avec Marseille, je devais partir, j’aurais eu une villa sur la Côte d’Azur, un gros projet sportif, un salaire comme personne n'en a jamais eu dans le football, et les Français qui sont moins fous que les Italiens, plus chiants, plus bourges mais moins fous, et on a gagné cette Coupe d'Europe et Ferlaino, hijo de puta, n’a pas voulu me laisser partir, il m’a dit de rester, et je suis resté et cette année encore j’ai tout donné pour que Naples se sente belle, et on a été champion. Mais maintenant, c’est fini. Mon histoire avec Naples ne peut pas survivre à cette coupe du monde. Jamais l’Italie ne me pardonnera de l’avoir éliminée. Ils vont vouloir me faire tomber par tous les moyens, et ils n'en manquent pas. Ce sera le fisc, ce sera la drogue, ce sera n’importe quoi. Ils peuvent tout faire, regarde, ils ont mis Codesal pour arbitrer le match. Ils ne reculeront devant aucune bassesse, ils ne reculeront devant rien. Je sais de quoi ils sont capables. Si ils veulent faire tomber Maradona, ils feront tomber Maradona, parce que je les fais chier depuis le début, je n’ai jamais fermé ma gueule, moi, j’ai toujours pris le parti du pauvre, et j’ai toujours gagné et été le meilleur, et ils le savent. La jalousie… Dimanche soir, on doit perdre. Il y a trop d’argent en jeu, on doit perdre. Moi, je suis triste pour Naples.
   De ce qui se passa le samedi 7 juillet 1990, le mieux est de ne rien dire.


   Le dimanche 8 juillet 1990, vers vingt heures, dans le Stadio Olimpico de Rome, les équipes d’Allemagne et d’Argentine firent leur entrée sur le terrain. Le stade était entièrement décoré de drapeaux allemands, comme si toute l’Italie avait pris fait et cause pour la Mannschaft. Lorsque fut annoncé le nom de Diego Maradona, et que son visage apparut sur l’écran géant du stade, les soixante dix mille et quelques spectateurs qui avait pris place dans les gradins le conspuèrent comme un seul homme. Quelques instants plus tard, quand l’hymne argentine fut donné, ce fut un déluge de sifflets qui descendit des tribunes. Comme il est d’usage lors des retransmissions télévisées de matches de football, un cameraman filmait un à un les visages des joueurs concernés durant les hymnes nationaux. La caméra passa donc en revue les dix titulaires de la sélection argentine, avant de s’arrêter sur son capitaine. En direct, un milliard de téléspectateurs  vit Diego Maradona, seul, fier, qui répondait aux siffleurs en les traitant de fils de putes. Tous ses coéquipiers chantaient et lui, conspué par tout un stade, blessé dans son âme bien plus encore qu’au dos, insultait tous ceux qui baissaient le pouce. Deux mi-temps plus tard, Codesal siffla la fin de la rencontre. L’Allemagne l’avait emporté par un à zéro, le but victorieux avait été inscrit par l’arrière Andreas Brehme, sur un penalty accordé dans les dernières minutes d’une rencontre assez médiocre. Maradona avait été muselé par son chien de garde d’un soir, le rugueux Guido Buchwald. L’arbitre avait expulsé deux joueurs argentins, Dezotti et Monzon, et avait accordé le penalty qui avait décidé du match après une faute peu évidente de Sensini sur Völler. Durant toute la partie, à chaque fois que Maradona avait touché le ballon ou était apparu sur l’écran géant du stade, les sifflets était descendu par milliers des tribunes. Alors que Codesal siffla la fin de la rencontre, la foule manifesta bruyamment sa joie, ou plutôt son soulagement à avoir vu triompher les Allemands. Aussitôt le match terminé, la plupart des joueurs argentins se ruèrent vers l’arbitre, fous de rage, prêts s’il le fallait à le passer à tabac. Bilardo dut s’interposer pour ramener ses hommes à la raison. Diego Armando Maradona était loin de tout cela. Isolé dans un coin du terrain, il marchait, en larmes, incapable de répéter autre chose que ce « fils de putes » qu’il avait immortalisé deux heures auparavant.



samedi 22 août 2015

Blockbusteromètre : saison 1, épisode 5 - Mission: Impossible - Rogue Nation

(Christopher McQuarrie, 2015)

Les quatre premiers opus de la saga Mission : Impossible étaient sortis avant la création de l’outil ultime de comparaison des grosses machines hollywoodiennes. Rogue Nation, cinquième aventure de l’agent Ethan Hunt, n’a pas cette chance et ne peut donc pas se débiner face à la moulinette du Blockbusteromètre. De toute façon, ça n’a pas l’air d’être le genre de la maison.


Tom Cruise dans ses oeuvres.
  
1 : Originalité nanarde du pitch : 0/10
Ethan Hunt est un agent de l’IMF (Impossible Mission Force), cellule secrète du renseignement américain, qui passe son temps à déjouer des complots, empêcher des attentats et mettre des bâtons dans les roues aux nombreux fous furieux désireux de conquérir/asservir/détruire le monde (biffez les mentions inutiles). Dans ce nouveau film, l’IMF est dissoute, Ethan est désavoué et traqué par les siens, tandis que, dans l’ombre, une inquiétante nébuleuse, le Syndicat, avance ses pions… Non, vous ne rêvez pas : on a bien déjà vu ça dix fois.

2 : Efficacité du placement de produits : 10/10
Pas grand-chose, a priori : un gros plan sur une montre Tissot, un bon quart d’heure de mise en valeur de l’Opéra de Vienne (la mise en page des programmes a l’air impec), et une démonstration de l’efficacité des airbags BMW. Mais la réalité est toute autre : à l’instar des quatre premiers films de la série, Rogue Nation est un spot de pub de deux heures pour son interprète principal, l’icône Tom Cruise. L’acteur est en effet le détenteur des droits de la saga (qui est devenue sa propre saga James Bond à lui tout seul et rien qu’à lui), ce qui signifie qu’il met en route un nouveau volet quand ça lui chante, et que chaque nouveau film est une nouvelle ode à sa force (il réalise lui-même toutes ses cascades), à sa beauté (il ne semble tellement pas avoir 53 ans que le New Yorker l’a comparé à Dorian Gray) et à sa classe (il gagne évidemment toujours à la fin, y compris au box-office). Et à travers Tom Cruise, c’est également un spot pour l’Eglise de la Scientologie, dont il est l’ambassadeur le plus médiatique.

3 : Quotient pyrotechnique : 8/10
Pas énormément d’explosions, certes, mais des poursuites (en voiture ou en moto), des bagarres (à mains nues, à coups de couteaux) et quelques fusillades. Il manque certes LA scène mémorable qui mettrait tout le monde d’accord, mais le film a l’intelligence de jouer aussi la carte du suspense, et pas qu’une fois (dans son épatante ouverture, dans la séquence à l’opéra ou encore dans la scène aquatique).

4 : Taux d’américano-centrisme : 4/10
Si l’IMF est une agence américaine, et que, par conséquent, tous les membres qui la composent sont citoyens des Etats-Unis, l’essentiel de l’action de ce nouveau volet se passe à l’étranger, dans la grande tradition du film d’espionnage. A dire vrai, le héros, Ethan Hunt (c’est-à-dire Tom Cruise), ne met même pas une seule fois les pieds sur le sol de la patrie de l’Oncle Sam, tandis que le public est baladé de Londres à Vienne en passant par Casablanca ou la Biélorussie, sans compter deux rapides incursions à Cuba et à Paris. Mais pour empêcher l’enlèvement du Premier Ministre anglais ou l’assassinat du Chancelier autrichien, pas la peine de compter sur les services de protection locaux : c’est encore à Tom Cruise de faire tout le boulot. C’est-à-dire à l’Amérique.

Isla Faust, la bien-nommée, et sa désormais célèbre paire de gambettes.

5 : Charisme du méchant : 7/10
Le principal antagoniste de Tom Cruise est un certain Solomon Lane, patron du mystérieux Syndicat et interprété par le quasi-inconnu Sean Harris (choix original mais qui peut se comprendre, si l’on considère que la saga rivale, James Bond, a choisi de s’orienter des comédiens européens de renom pour faire face à 007 : Mads Mikkelsen, Mathieu Amalric et Javier Bardem, en attendant Christoph Waltz). Harris, col roulé, diction doucereuse et face de puceau tardif (on songe parfois à Francis Heaulme), est fidèle aux clichés du genre. Mais ne nous y trompons pas : le véritable ennemi, c’est le temps. Le temps avant qu’une bombe explose. Le temps avant que le héros n’ait plus d’oxygène dans les poumons. Le temps avant que le signal de tirer sur le Chancelier soit donné. Le temps avant que Tom Cruise devienne trop vieux pour toutes ces conneries.

6 : Coefficient d’incongruité scénaristique : 10/10
Soyons sincère : en y réfléchissant bien, rien ne tient vraiment debout, dans ce film. Ça va du grand classique des motards qui préfèrent se retourner pour voir où en sont leurs poursuivants plutôt que de regarder dans leurs rétroviseurs au méchant dont personne ne sait exactement ce qu’il veut, en passant par l’agent double qui agit de manière proprement incompréhensible mais à qui tout le monde continue à faire confiance ou la clé de sécurité qui est cachée dans un endroit ridiculement difficile d’accès, sans évoquer les rencontres totalement fortuites des héros et de leurs alliés en plein Casablanca ou encore les méchants qui prévoient trente-cinq tueurs pour le même meurtre. Tom Cruise a beau expliquer, entre chaque scène d’action, pourquoi il est inévitable qu’il y ait une nouvelle démonstration de force juste après, il est à peu près le seul à comprendre réellement ce qui se passe. Ce qui, en soit, n’est pas très grave : en vertu de la convention du MacGuffin, le public est prêt à tout accepter, pourvu que ça se castagne bien comme il faut.

7 : Respect du quota de bimbos : 8/10
Etrange comédienne que Rebecca Ferguson. Sans être une beauté renversante, elle est pleine de piquant et de séduction et donne au film quelques-uns de ses plus beaux plans grâce à ses jambes de déesse et à l’élégance de ses mouvements, notamment dans la séquence à l’opéra, où elle porte une robe assez spectaculaire. Mais la véritable bimbo du film, c’est encore et toujours Tom Cruise, mis en valeur comme jamais, torse nu, en chemise, en costume, en combinaison de plongée, cheveux au vent et caetera, et qui apparaît finalement plus souvent dans le rôle de la demoiselle en détresse que sa partenaire, laquelle lui sauve la mise à plusieurs reprises.

8 : Potentiel auteurisant : 5/10
Le film est extrêmement difficile à noter de ce point de vue. Je m’explique : il y a normalement deux catégories de cinéastes, les auteurs et les faiseurs. Les auteurs racontent, ils ont une voix, un style, des centres d’intérêts qui ne sont qu’à eux, alors que les faiseurs se contentent de montrer et d’illustrer, comme si remplir un cahier des charges était leur seul objectif. Christopher McQuarrie, réalisateur de ce cinquième Mission : Impossible ne raconte pas, mais il ne montre pas non plus. Il trolle, tant est si bien que le film peut se voir comme une immense métaphore de la célèbre homosexualité refoulée (ou du moins cachée) de Tom Cruise, qu’il s’agisse de son déguisement en Anglais précieux, de son fétichisme pour les escarpins, de ses nombreux corps à corps, de son affection pour son bon copain Benji, de la scène où il escalade torse nu un pieu ou de celle où il sert de bouclier à Rebecca Hall, sans parler du sous-texte évident de la poursuite en moto : il fonce pour rattraper une femme, élimine tapageusement tous ses rivaux, mais dès qu’elle se retrouve debout, face à lui, comme offerte et sans témoin, il l’évite et la laisse partir, mordant au passage la poussière – le film se terminera d’ailleurs sans qu’ils aient échangé un seul baiser. Tom Cruise était-il conscient de ce sous-texte, lui qui est si chatouilleux sur la question et nie farouchement et avec un acharnement parfois ridicule toutes les rumeurs sur sa sexualité depuis près de trente ans ? Rien n’est moins sûr. Mais ce n’est pas le seul troll de McQuarrie, heureusement : la scène avec le Premier Ministre Anglais (et surtout sa conclusion) est un pied de nez monstrueux à la CIA, celle de la fausse capture de Tom Cruise à Cuba un grand moment de n’importe quoi et tout le reste du film est à l’avenant.

Vraisemblablement la chemise la plus moche de l'été.

9 : Cultitude des répliques : 9/10
Fort de cet esprit trollesque dont il ne se départit jamais et qui lui fait enchaîner avec aplomb les mots « Ethan Hunt vit ses dernières heures d’homme libre » avec un plan de La Havane assorti de la mention « Six mois plus tard », et dans la lignée de sa désopilante scène d’ouverture, le film ne se prend absolument jamais au sérieux. Porté par des seconds rôles au diapason (Simon Pegg en roue libre, Jeremy Renner tout en « j’dis ça, j’dis rien », Ving Rhames fidèle au poste et Alec Baldwin en sosie de luxe de Carlo Ancelotti, sourcil compris), Mission : Impossible – Rogue Nation dégage de bout en bout une énergie ludique et joyeuse, faisant fuser les répliques du tac au tac, surprenant le spectateur à plusieurs reprises et offrant certaines lignes de dialogues absolument ahurissantes (le monologue du chef de la CIA se terminant par « Hunt est la manifestation humaine du destin et il a fait de vous sa mission » en est un superbe exemple).

10 : Capacité de mutation en franchise : 9/10
Au début, Mission : Impossible n’était qu’une série télé, dont le héros s’appelant Jim Phelps. En 1996, pour sa première adaptation au cinéma (sous la houlette du plus grand cinéaste américain encore vivant, Brian De Palma), le personnage d’Ethan Hunt était créé et offert à Tom Cruise, tandis que Phelps n’était apparemment plus qu’un second couteau (avant de s’avérer, in fine, le méchant). Le deuxième opus, quatre ans plus tard, était signé par John Woo, grand maître du cinéma de Hong Kong ; le troisième, sorti en 2006, était l’œuvre de J.J. Abrams, figure de proue des séries télés cultes du début des années 2000 (on lui doit notamment Lost et Alias), et le quatrième, qui date de 2011, a été réalisé par Brad Bird, animateur star des studios Pixar. Mission : Impossible est donc une franchise ultra-établie, dotée d’un véritable univers et qui a déjà engrangé près de deux milliards et demi de dollars de recette. Mais deux dangers guettent. Le premier : qu’aux grands noms qui ont jusqu’à présent assuré la réalisation succèdent des tâcherons (McQuarrie est déjà celui qui possède le moins beau pedigree). Le second : l’âge de Tom Cruise, qui ne jouera vraisemblablement pas Ethan Hunt jusqu’à ses quatre-vingt ans. Et Mission : Impossible sans Tom Cruise, cela n’a plus grand intérêt.



Score pop-corn global : 70/100

Un excellent bilan pour le nouvel opus d’une saga qui fait depuis près de vingt ans figure de Rolls du blockbuster. Il semble en conséquence tout à fait indiqué de prévoir une grande quantité de pop-corn, de se munir au préalable d’un ou deux cure-dents histoire d’éviter d’être déconcentré par un bout de maïs coincé entre deux molaires, et d’arroser ça d’une bonne bouteille de Coca pour remercier l’Amérique de nous avoir donné Tom Cruise, la dernière légende d’Hollywood.




mercredi 19 août 2015

Blockbusteromètre : saison 1, épisode 4 - Les Fant4stiques

Josh Trank, 2015

Son plantage magistral au box-office n'était pas une raison suffisante pour que cette nouvelle aventures de Captain Fantastic, la Femme invisible, la Torche humaine et la Chose échappe à la moulinette du Blockbusteromètre. On va enfin être fixés sur ce dont sont vraiment capables ces quatre guignols en costumes.


Vu comme ça, on dirait presque un remake de L'Apiculteur...

1 : Originalité nanarde du pitch : 1/10
Enième adaptation Marvel, le film nous rejoue le coup des héros qui, suite à une exposition à la radioactivité (où tout autre phénomène approchant), se découvrent des superpouvoirs. Comme Spiderman, Hulk, Daredevil, le Dr Manhattan ou les X-Men (bien qu’il y ait controverse à leur sujet). Cette fois-ci, ils sont quatre, ce sont donc les Quatre Fantastiques, dans ce qui est déjà leur troisième transposition à l’écran en vingt ans, après un nanar en 1994, et un navet en 2005 (qui avait eu une suite deux ans plus tard). Rien de nouveau sous le soleil des superhéros, donc.

2 : Efficacité du placement de produits : 3/10
Alors que les opus de la décennie précédente s’étaient signalés par un opportunisme de tous les instants en matière publicitaire, rien de trop visible ici, hormis une citation orale d’Instagram, plutôt bien amenée, d’ailleurs. Cette sobriété est toutefois à tempérer par le fait que le film soit lui-même une gigantesque publicité pour la série de bande dessinée dont il est l’adaptation.

3 : Quotient pyrotechnique : 2/10
Pas grand-chose à se mettre sous la dent là non plus, hélas. Pire, même : le film surprend par son peu d’action. Et quand l’heure est enfin arrivée de se bagarrer (dans le cadre prometteur du champ de force d’une autre dimension), les effets spéciaux sont tellement laids et la scène tellement bâclée qu’on en ressort avec le sentiment de s’être vaguement fait avoir.

4 : Taux d’américano-centrisme : 7/10
Dommage que l’un des héros (le geek Reed Richards, futur Mister Fantastic) s’offre une escapade en Amérique latine et que sa comparse Susan Storm soit une orpheline kosovare adoptée par le bon docteur Storm, sinon, le film aurait obtenu un très joli score. Car tout le reste est évidemment américain, dans les Fant4stiques, et les laboratoires US sont évidemment (et de loin) les meilleurs du monde. Cerise sur le gâteau : la première chose que font les futurs Fantastiques, en mettant le pied dans l’autre dimension (qui engendrera leur mutation), c’est d’y planter la bannière étoilée.

5 : Charisme du méchant : 2/10
La particularité du film, c’est que durant sa plus grande partie, il n’y a pas vraiment de méchant. On croise bien un jeune scientifique désagréable avec tout le monde qui écoute du Vivaldi quand il déprime, et un chef de labo sans scrupule, mais ils ne font pas peur à grand monde. Et c’est seulement dans le dernier quart du film que Victor Van Doom se transforme en Docteur Fatalis et décide de détruire le monde. Problème : une dizaine de minutes à peine après être apparu, il est déjà vaincu, sans que personne n’ait vraiment eu le temps de trembler.

Le redoutable Dr Fatalis et sa non moins redoutable capuche.
6 : Coefficient d’incongruité scénaristique : 6/10
Dans un déroulement apparemment linéaire et sans surprise (le passage où Richards et Grimm sont enfants, voie pavée de lieux communs…), on retrouve heureusement ici et là quelques petites perles : les jeunes héros qui se retrouvent complètement ivres après avoir bu quelques gouttes d’alcool seulement, le rôle complètement bancal tenu par Susan Storm lors de leur premier aller-retour dans l’autre dimension, les relations entre personnages complètement décousues, et surtout, le point d’orgue que constitue l’arrivée gratuite du méchant et sa destruction immédiate – et c’est déjà fini. Sans parler du casting, intégralement composé de comédiens largement trop vieux pour leurs rôles.

7 : Respect du quota de bimbos : 4/10
Kate a beau être l’aînée des sœurs Mara, elle n’en est pas moins dans l’ombre de sa cadette Rooney, et il est difficile pour le spectateur en manque de dessous sexy de réprimer un soupir de déception en s’apercevant que le film a choisi la mauvaise frangine (c’est un peu comme être invité à une soirée où on annonce Cohn-Bendit et voir débouler Gabriel au lieu de Daniel). La jeune femme a certes un joli minois, la question n’est pas là, mais elle a dû mal à assumer sur ses seules épaules le versant « charme » du film, surtout que toutes les pistes de romances sont évacuées sitôt évoquées et que les occasions pour elle de se mettre en valeur sont à peu près inexistantes.

8 : Potentiel auteurisant : 8/10
Josh Trank n’est pas n’importe qui. Âgé de seulement 31 ans, il a derrière lui un premier film, Chronicle, qui a profondément divisé la critique – il y était déjà question d’ados qui se découvrent des pouvoirs, preuve que le jeune homme a un univers assez cohérent. Ce qu’on raconte du tournage des Fant4stiques (qui aurait été émaillé d’un bout à l’autre de querelles incessantes entre Trank et ses producteurs, lesquels auraient ensuite massacré le film au montage) et l’approche du film, centré sur ces personnages plus que sur le spectaculaire, laisse entrevoir un cinéaste doté d’une forte personnalité et d’une patte certaine, mais qui n’a pas été capable de s’imposer face au rouleau-compresseur que peut être Hollywood. Espérons pour lui qu’il rebondisse vite et qu’il continue à creuser cette veine ado et mutante avec davantage de succès la prochaine fois. Sans producteur casse-couille pour l’empêcher de laisser libre court à ses envies de grand récit.

Avec deux câbles et le cruciforme que lui a donné son pote, Mister Fantastic se balade où il veut.
9 : Cultitude des répliques : 2/10
On ne va pas se mentir, Les Fant4stiques est à peu près totalement dépourvu du moindre humour et meublé de quelques répliques qu’on sent destinées à devenir mythiques mais qui tombent complètement à plat (« Docteur, vous misez gros sur ces gamins. Je ne mise pas gros, je mise tout. » ou bien « De quoi avez-vous besoin pour le retrouver ? De musique. »), tant elles sont débitées avec premier degré. Pas grand-chose à retenir, donc.

10 : Capacité de mutation en franchise : 4/10
De quoi être partagé. Car d’un côté, Les Fant4stiques fait partie de l’immense catalogue Marvel, qui phagocyte l’industrie du blockbuster depuis six ou sept ans maintenant, et donc il y a fort à parier que ce film est censé n’être qu’un jalon parmi tant d’autres de la transposition des célèbres superhéros  sur grand écran. Mais de l’autre, contrairement aux aventures d’Iron-Man, Hulk, Thor ou Captain America, produites par Disney, la destinée des Quatre Fantastiques est entre les mains de la Fox, et il paraît donc compliqué pour Mister Fantastic et ses copains de rejoindre rapidement les autres stars des comics dans leurs aventures consanguines. Pour ne rien arranger, le film a fait un flop retentissant au box-office, réalisant l’un des pires scores de l’histoire pour un film de superhéros. Alors si on devait miser, on imaginerait bien la Fox vendre les droits à Disney, et la firme de Mickey entreprendre un troisième reboot en quinze ans très prochainement, pour enfin intégrer les Quatre Fantastiques à son écurie. Soit exactement ce qui est en train de se produire pour Spiderman.



Score pop-corn global : 39/100

Tout petit score, qui confirme que si le public n’a pas toujours raison, loin de là, il n’a cette fois pas eu tort de bouder cette énième aventure de superhéros. Essayer d’obtenir les pop-corn les plus grillés possibles, afin qu’ils croustillent en faisant un maximum de bruit, et arroser ça d’un jus d’orange plein de vitamine C. Bref, mettre toutes les chances de son côté pour être certain de rester réveillé jusqu’au bout du film.



mercredi 12 août 2015

Blockbusteromètre : saison 1, épisode 3 - Pixels

(Chris Columbus, 2015)

Avec ses 88 millions de dollars de budget de production, Pixels ne pouvait pas échapper à la moulinette du Blockbusteromètre. L’occasion de voir ce que vaut vraiment l’association d’Adam Sandler, Peter Dinklage et Pac-Man.

Au bout d'une heure de film, ce genre d'image ne surprend plus personne.

1 : Originalité nanarde du pitch : 10/10
Le moins qu’on puisse dire, c’est que Pixels tape très, très fort. Jugez plutôt : suite à un quiproquo né de l'envoi dans l'espace, en 1982, d'une cassette vidéo, des extraterrestres ayant pris l’apparence de créatures de jeux d'arcade des années 80 décident d’attaquer la terre. Pour faire face à la menace, le président des Etats-Unis, ancien ringard de première, décide de demander les services de son meilleur ami d’enfance, un ado attardé devenu réparateur de matériel hi-fi et toujours passionné par les jeux vidéo de sa jeunesse. Qui dit mieux ?

2 : Efficacité du placement de produits : 10/10
Les producteurs du film auraient décidé de faire une publicité d’une heure quarante pour Nintendo qu’ils ne s’y seraient pas mieux pris. Donkey Kong est ainsi, selon le terme consacré, le boss de fin du film. Mais les autres développeurs mythiques de jeu vidéo que sont Sega ou Namco sont également cités au travers de jeux aussi mythiques que Pac-man (dont le créateur apparaît même à l'écran le temps d'une courte scène) ou Space Invaders. Ce qui n’est pas un mince exploit, sachant que le film est produit par Sony, autre géant du jeu vidéo (à qui l’on doit notamment la console Playstation) qui s’est récemment diversifié en se mettant également au cinéma.

3 : Quotient pyrotechnique : 8/10
Ne faisons pas la fine bouche : non seulement Pixels envoie pas mal d’adrénaline, mais en plus, loin d’être répétitif en terme d’action, il effectue différentes figures. On a ainsi droit aux scènes basiques mais ô combien attendues que sont les fusillades avec des armes du futur, les poursuites en voiture ou les destructions de monuments connus, mais également à un vrai moment de bravoure que constitue la séquence finale où les héros disputent une partie de Donkey Kong grandeur nature. Loin d’être un frein, l’esthétique pleine de pixels des effets spéciaux ajoute de l’étrangeté à ces passages obligés. La 3D, en revanche, apparaît comme totalement inutile.

Pour affronter les extraterrestres, cette fois-ci, on n'a pas droit à l'armée américaine, mais à une armée mexicaine.


4 : Taux d’américano-centrisme : 6/10
Le ton est donné dès le début : l’un des personnages principaux du film est président des Etats-Unis. En conséquence, tous les héros sont américains, et pour sauver la planète, il ne sera pas question de compter sur les Russes ou les Chinois, pas même évoqués. Non, l’Amérique doit assumer seule le devenir de la Terre. Mais hélas, le film s’autorise deux incursions à l’étranger, et malgré les efforts déployés rayon clichés (l’Inde réduite au Taj Mahal et à la naïveté enfantine d’une demande en mariage, l’Angleterre où tout le monde parle d’une façon hyperdatée), échoue dans sa tentative de réduire le monde au seul pays de l’oncle Sam.

5 : Charisme du méchant : 2/10
Le parti pris du film est de ne pas montrer les extraterrestres sous leur forme d’origine mais seulement sous leurs incarnations que sont les personnages de jeux vidéo se confrontant aux héros et quelques emblèmes des années 80 figurant sur la cassette envoyée dans l’espace (Reagan, JR de Dallas, Madonna). Pas d’antagoniste mémorable dont la simple pensée empêche de fermer l’œil la nuit, donc, malgré les efforts déployés par ce brave Donkey Kong. Cela aurait pu valoir un 3/10, mais le film perd un point supplémentaire puisqu’il emploie Sean Bean, vieux routard des rôles de méchants à Hollywood, dans un emploi de personnage bourru mais finalement gentil – et, double crime de lèse-majesté, qu’il ne le tue même pas à la fin, contrairement à la coutume.

6 : Coefficient d’incongruité scénaristique : 4/10
Une fois le postulat de base du film accepté, plus rien n’étonne. Dans ces conditions, pas difficile d’accepter que la mère célibataire visitée par Adam Sandler au début du film s’avère l’une des plus proches conseillères militaires de son pote président. Pas difficile non plus de tolérer que les seuls experts des jeux vidéo consultés par le président soient les ringards avec qui il a passé son adolescence. Pire : ces énormes ficelles (et un certain nombre d'autres) passent complètement inaperçues.

S'aimer, c'est regarder ensemble dans la même direction.
7 : Respect du quota de bimbos : 8/10
Avec ses héros losers et tous plus ou moins bedonnants, pas évident pour le film de réveiller la libido de ses spectateurs entre deux parties de Pac Man de l’espace. Heureusement, Pixels a la bonne idée de ramener sur le devant de la scène Michelle Monaghan, comédienne au physique atypique, vue notamment dans Kiss Kiss Bang Bang, le troisième volet de Mission Impossible ou encore dans la série True Detective, pour servir d’atout charme au film. Et au cas où ça ne suffit pas, le film voit l’irruption totalement gratuite d’Ashley Benson dans un rôle d’alien ayant pris l’apparence d’une incarnation de l’héroïne de jeu Lady Lisa. Sans parler de l’apparition surprise de Serena Williams, dans son propre rôle.

8 : Potentiel auteurisant : 5/10
Se pencher sur la filmographie du réalisateur Chris Columbus, c’est être confronté à une liste de navets tellement longue qu’elle en devient presque une litanie - très étonnant, du coup, de le retrouver aux manettes (c'est le cas de le dire) d'une réussite telle que Pixels. Mais il y a bien une constante : son goût pour l’enfance, qu’il avait exprimé très tôt en réalisant Maman j’ai raté l’avion et dont les deux premiers opus de la saga Harry Potter avaient marqué l’apogée. Ici, les personnages sont adultes, certes, mais ont conservé en eux une immaturité totale qui en fait les dignes héritiers des héros des précédents films de Columbus.

9 : Cultitude des répliques : 8/10
On rit beaucoup, dans Pixels, tant le film semble ne jamais se prendre vraiment au sérieux. Servis par des acteurs ayant quelques beaux faits d’armes dans la comédie, tel Adam Sandler (Funny people, Rien que pour vos cheveux, Punch drunk love) ou Kevin James (Hitch, expert en séduction) et par l’une des plus grandes stars du moment, le génial Peter Dinklage (Tyrion Lannister dans Game of thrones), les dialogues font souvent mouche. Une réplique, véritable petit bijou, mérite particulièrement d’être retenue tant elle symbolise à elle-seule 25 ans d’Internet, de complotisme et de culture geek : « J’ai revu les images de son assassinat, c’est Kennedy qui a tiré le premier. »

10 : Capacité de mutation en franchise : 3/10
Un Pixels 2 ? Sur le papier, pourquoi pas, tant ce premier opus est divertissant et tant il y a matière à piocher dans les catalogues de jeux vidéo des premières années (après les eighties dans ce film, on pourrait imaginer retrouver quelques grandes figures de la décennie suivante dans la suite, comme Lara Croft ou Mario). Mais il y a un bémol majeur : le flop magistral du film au box-office. Avec des résultats si décevants en termes d’entrées, aucun producteur ne voudra financer une suite. Ne soyons cependant pas trop pessimiste : dans 15 ans, au gré des rediffusions et des locations, Pixels aura peut-être gagné ses galons de film culte. Et là, tout redeviendra possible.


Score pop-corn global : 64/100

Très bon total pour ce film qui offre à peu près tout ce qu’un blockbuster peut offrir à ses spectateurs. Ne pas hésiter à prendre du pop-corn en quantité importante, on en a envie d’un bout à l’autre, mais attention : le versant comique du film peut provoquer des éclats de rires impromptus, qui sont autant d’occasions de s’étrangler avec un grain de maïs. Prévoir donc une boisson pour faciliter le mécanisme de déglutition, de préférence non-gazeuse (un Ice tea semble parfaitement indiqué).